«Mikhaïl a annulé pour mars.» La nouvelle s'est répandue à la vitesse du schuss à Courchevel. Tout le monde s'y attendait, mais on espérait tout de même que peut-être... Le Mikhaïl en question, 41 ans, a pour nom Prokhorov, il est Russe, patron du groupe Norilsk Nickel et possède selon le magazine Forbes la 89e fortune mondiale. Il est depuis dix ans un assidu de la station alpine française.

La semaine passée, 50 gendarmes ont égratigné l'image du beau Russe. L'escouade a cerné au petit matin trois hôtels grand standing. 26 personnes placées en garde à vue, dont Mikhaïl. Les autres: des hommes d'affaires russes et des jeunes femmes russes qui ont pour habitude d'accompagner le milliardaire et de pimenter ses soirées.

Raison de ce coup de filet: l'oligarque se livrerait au proxénétisme de luxe. Trois jours plus tard, tout le monde était remis en liberté, faute de preuves tangibles. Mikhaïl est monté dans son jet privé et s'est envolé, très fâché, vers Moscou. Il avait réservé pour fin janvier. Annulé. Il avait réservé pour mars. Annulé.

«Notre Père Noël»

Courchevel est sous le choc et en colère. Quelqu'un parle de deuil pour la station. La veille, pour le Nouvel An russe, Mikhaïl avait offert un concert pour le Tout-Courchevel. 3000 spectateurs et, sur la scène de 100 tonnes, Zveri, le plus grand groupe de rock moscovite. Coût de la soirée estimé à 500000 euros. «C'est ça, Mikhaïl, il donne. Ce sont ses preuves d'amour pour Courchevel et ses habitants», lance le patron de Marysa, un magasin de haute couture.

D'autres exemples? «Il a offert un manteau extrêmement cher à ma vendeuse, il va dans un café et, si la sono est mauvaise, il en fait installer une toute neuve», dit le couturier. «Notre Père Noël», ajoute Florence, gérante de la très luxueuse vitrine Julian Joailleries, située en pleine Croisette, le cœur de Courchevel. «Il est gentil, simple, discret, très généreux, une sorte de Gatsby à la Scott Fitzgerald.» Certes. Mais les filles autour de lui, belles mais si jeunes (mineures parfois), étudiantes, mannequins ou sans emploi, dans le besoin sans doute, qui contre bijoux et fourrures se doivent «d'amuser» les riches messieurs? «Ce sont de petites cendrillons, argue le plus sérieusement du monde Florence. Mikhaïl les dépose en limousine sur la Croisette et elles achètent ce qu'elles veulent, que cela coûte 100 ou 20000 euros.»

Le couturier: «Je ne suis même pas sûr qu'il couche avec, et je sais qu'il ne les partage surtout pas avec ses amis, il a besoin d'une cour, il a besoin d'être toujours entouré de jolies filles, jeunes et grandes de préférence.»

Le matin de la rafle, Franck Brionne, le directeur du palace Lana (quatre étoiles luxe), qui se vante d'être celui qui connaît le mieux l'industriel russe, avait dit aux gendarmes que Mikhaïl serait très vite libéré «parce qu'il est propre, jamais de drogue, par exemple». La joaillière parle aujourd'hui d'immense gâchis «à cause d'un petit procureur de m... qui en cinq minutes a réussi à anéantir dix années d'investissement dans la station, il va aller où maintenant, Mikhaïl? Il va aller se faire chier chez les Suisses?»

Ambiance, ambiance. C'est que Courchevel - et ses Trois Vallées qui revendiquent le titre de plus grande station d'hiver au monde (domaine skiable de 600 km de pistes reliées, 200 remontées) - craint une perte sèche avec le départ de Mikhaïl. La ville, presque unanime, semble donc avoir pris position en faveur de Mikhaïl, quels que soient les soupçons qui pèsent sur lui et sa clique de fêtards. Intérêts obligent.

La consigne a été passée d'envoyer paître ces «pourris» de journalistes parisiens qui en relayant abondamment l'affaire ont sali la poule aux œufs d'or.

Dans le même temps, certains hommes d'influence tentent en ce moment même de faire revenir l'hôte de Courchevel sur sa décision. Il est acquis qu'il ne viendra plus cette année, mais on espère revoir son jet privé, ses limousines, ses belles et ses rockers pour le Noël orthodoxe 2007.

Au rythme des nantis de ce monde

Que serait en effet Courchevel sans ses riches Russes qui achètent des montres d'une valeur de 365000 euros, ouvrent un Pétrus 1972 comme d'autres une simple eau de source, louent des suites de 680m2 au Cheval Blanc à 16000 euros la nuit? «On accuserait un sacré coup», assure Denis Zanon, le directeur de l'Office du tourisme. Car l'effet de mode Courchevel (Kourchevelovo, dit-on à Moscou) a été lancé en Russie par Mikhaïl Prokhorov.

«Quand lui vient, les autres suivent. Riches, très riches. Ils organisent quelques RP (réunions professionnelles) et puis ils vont vite faire la fête. Et ils consomment beaucoup, restaurants, hôtels, achats de toute sorte. Ils trouvent tout ici. Si Prokhorov ne se sent plus en sécurité chez nous, il ira en Suisse ou en Autriche, et les autres suivront encore», commente Denis Zanon.

Depuis soixante ans, Courchevel vit ainsi, au rythme des nantis de ce monde. La réputation des Trois Vallées tient à ça. Affluent les stars du cinéma, des sportifs genre Beckham, des armateurs grecs, des capitaines d'entreprise comme l'Indien Lakshmi Mittal. On se pose à Genève, Chambéry, Grenoble et même sur l'altiport de Courchevel, réservé aux hélicoptères et petits jets, dont la piste, au prix d'une prouesse technologique inouïe, se jette à flanc de montagne dans le vide immense.

Courchevel doit sa notoriété à l'ancien champion olympique de ski Emile Allais. En 1946 est confié à celui qui est présenté comme un avant-gardiste du tourisme d'hiver l'aménagement du domaine skiable des Trois Vallées. Allais fait aussitôt le pari du luxe avec cette idée lumineuse: bâtir de grands hôtels «skis au pied».

Monde de la démesure

Pas besoin de voiture ou de bus. La piste sitôt le petit déjeuner avalé. Les grandes marques (bijoux, cosmétiques, prêt-à-porter) jouent le jeu et ouvrent des boutiques. «C'est aujourd'hui la seule station au monde à accueillir en permanence deux chefs cuisiniers ornés de deux étoiles au Michelin. C'est la seule capable de proposer une paire de skis qui, au prix de 40000 euros, est constellée de diamants», énumère Denis Zanon.

Monde de la démesure. Soixante-sept restaurants en tout, 14600 lits dont 2500 très haut de gamme. Un client sur deux est un étranger, les Anglais en premier, puis les Belges, les Russes, les Arabes, les Américains. Soixante nationalités différentes qui se succèdent au rythme des calendriers scolaires ou des fêtes.

Une tour de Babel privilégiée, presque indécente, prête à fermer les yeux sur la conduite scabreuse de certains de ses hôtes. Et interdite au commun des mortels? «Non, coupe le responsable du tourisme, vous trouvez des chalets à 40000 euros la semaine, mais aussi des hôtels deux étoiles accessibles à beaucoup de bourses.» La mission de Denis Zanon est aujourd'hui de redorer le blason de sa station: «Ne pas croire que Courchevel, ce n'est que du people, des scandales, du souffre, c'est tout d'abord une clientèle très respectable d'hommes d'affaires de 45 ans de moyenne d'âge.» Mikhaïl ferait partie de ceux-là, selon l'opulente Courchevel. Même entouré de très jeunes cendrillons.