Politique 

La course au Conseil fédéral, cette «machine à broyer les gens»

On ne ressort pas indemne «médiatiquement et psychologiquement» d’une campagne politique qui vise le poste suprême en Suisse. Les potentiels candidats au Conseil fédéral réfléchissent davantage à se lancer que pour d’autres élections, de peur de se retrouver affaiblis, blessés

L’Histoire ne retient pas les tentatives manquées, ni les candidats malheureux. Ils sont pourtant nombreux, les politiciens perdants qui ont raté leur élection. On dit ces êtres de pouvoir aguerris aux campagnes électorales, accros même. Mais on dit aussi que la course au Conseil fédéral est la plus difficile d’entre toutes, sans aucune mesure avec les autres élections. Et qu’elle peut affaiblir les candidats, plus qu’une autre campagne. Une véritable «machine à broyer les gens», comme la nomme Frédéric Borloz, président du PLR Vaud. Au moment où le Parti libéral-radical soupèse ses candidats pour remplacer Didier Burkhalter, ceux-ci, même si beaucoup en rêvent, tentent d’évaluer leurs chances d’accès au Conseil fédéral, et la probabilité d’être blessés.

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Pierre-Yves Maillard a connu cette épreuve. «Tous les gens qui l’ont rencontré à un moment ou un autre de sa carrière lui prédisaient un avenir de conseiller fédéral», nous confie l’un de ses proches. «Depuis ses 18 ans, il était formaté. D’ailleurs, avec son père garagiste, ses origines modestes, son parcours de self-made-man ressemble étrangement à celui de Jean-Pascal Delamuraz. C’est cela qui est difficile, la promesse d’un avenir rêvé qui avorte.»

Sollicitations médiatiques

En 2011, le conseiller d’Etat vaudois annonce sa candidature à la succession de la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey. «Sur le papier, j’avais l’expérience qui permettait de se lancer», commente-t-il aujourd’hui. Le Parti socialiste le choisit comme candidat officiel, sur un ticket à deux noms, aux côtés du conseiller aux Etats fribourgeois Alain Berset. Le 14 décembre suivant, c’est ce dernier qui est finalement choisi par l’Assemblée fédérale, au second tour de scrutin, par 126 voix sur 245.

Pierre-Yves Maillard comprend l’image de la «machine à broyer les gens». «C’était plus risqué que je ne le pensais», admet-il. L’intensité des sollicitations médiatiques, dans les trois langues, lui prodiguait une pression comme il en avait rarement connue. «On peut vite déraper, avec une phrase à double sens. Mais je m’en suis bien sorti. Jamais ni ma famille ni mes proches n’ont été dérangés, comme je le craignais.»

Il sentait bien que, pour la droite classique, ses combats contre les privatisations et les libéralisations, dans les services publics ou la santé, ne passaient pas. «Des combats dans lesquels je m’étais même parfois retrouvé minoritaire au sein même de mon groupe.» Ce que Pierre-Yves Maillard n’a pas osé, en tant que ministre étranger à Berne, c’est aller faire du lobbying devant les grands électeurs. «Débarquer là-bas pour aller quémander des voix, je n’en ai pas eu la force. J’ai préféré écrire un même courrier à tous les parlementaires.»

La défaite laisse des traces

Le ministre ne s’est pas senti électoralement affaibli par cet échec, «j’ai été très médiatisé, ce qui nous a aidés à gagner deux sièges en 2011 au Conseil national. Puis, aux cantonales de 2012, nous avons confirmé ces progrès et la majorité au Conseil d’Etat. Mes proches étaient plus déçus, ils y croyaient. Moi, je savais comment cela devait finir. J’ai poursuivi un engagement cantonal qui me passionne. Mais pour un candidat parlementaire qui doit continuer à travailler avec ses collègues qui ne l’ont pas élu, ça doit être plus dur.»

C’était plus risqué que je ne le pensais

Pierre-Yves Maillard

«Le résultat du vote a été sévère, la défaite franche, et cela l’a touché», raconte une parlementaire. «Un territoire politique entier l’a rejeté, à savoir Berne. Les 4 à 6 mois qui ont suivi ont été tendus pour les socialistes vaudois au parlement, qui se sentaient eux-mêmes blessés.»

Une machine à broyer. Frédéric Borloz pensait-il à Pascal Broulis et à sa candidature de 2009 en évoquant cette image? «A lui et à d’autres», répond-il. Le ministre PLR vaudois a été rapidement écarté par son parti fédéral dans la course où Didier Burkhalter est sorti gagnant. «La campagne les éloigne de leur territoire, les auditions au sein des groupes frisent parfois le bizutage, les candidats au Conseil fédéral passent un examen médiatique devant toute la Suisse, et doivent faire un sans-faute. Mais ce ne sont que les 246 électeurs qui décideront de leur avenir en se basant sur des considérations qui ne sont pas les mêmes que celles de la population. Ils ne tiennent pas forcément compte du sexe, de la région, de l’expérience», explique le président du PLR vaudois. «Suite à cet échec, l’aura générale de Pascal Broulis a diminué», nous confie l’une de ses proches. «Il avait moins confiance en lui, c’était perceptible.»

Plus qu’une tentative ratée, c’est parfois le projet de toute une vie politique qui s’effondre. Urs Schwaller attendait cette élection comme un feu d’artifice de fin de carrière. Depuis son échec en 2009 où, par 129 voix contre 106, le parlement élit Didier Burkhalter, il reste meurtri. La brillante et polyglotte Karin Keller-Sutter, à qui le parlement a préféré Johann Schneider-Ammann en 2010, répète aux médias: «Je ne voudrais jamais revivre la même chose.» Selon des témoignages, la liste comporte bien d’autres candidats au Conseil fédéral à qui la défaite a laissé des blessures: Jacqueline Fehr, Martine Brunschwig Graf, Thomas Aeschi, Stéphane Rossini. Elle risque de s’allonger.

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