C'est son rituel matinal. Alors que le jour se lève, elle vérifie que son sac contienne le matériel nécessaire. Aux côtés des chambres à air de rechange, de la pompe à vélo, des minutes et de la barre de chocolat, Joséphine Reitzel glisse désormais quotidiennement aussi son «kit de survie»: des lingettes, un flacon de solution hydroalcoolique, une réserve de gants en latex et un spray désinfectant. «Je stocke tout cela dans une pochette sous vide que je tente de garder propre.»

Coursière à vélo à Berne, cette trentenaire a mis en place une procédure précise pour prendre un maximum de précautions lors de ses livraisons. «L’idée, c’est surtout d’être le moins possible en contact avec le virus pour éviter de le transmettre plus loin, souligne-t-elle. Je mets des gants et les jette après chaque usage. Je désinfecte les livraisons et je préfère parfois même les laisser dans la boîte à lait du client plutôt que de lui imposer un contact. Ça semble fou, mais je préfère agir ainsi.» Pour se prémunir face à ce fléau invisible, elle a aussi adopté une série de réflexes consistant à ouvrir les portes avec les hanches ou les pieds, saluer les gens d'une inclinaison de tête et éviter de cracher par terre comme le font les cyclistes en plein effort.

Vecteurs potentiels

Joséphine exerce un métier qui d'ordinaire se calfeutre dans l'invisibilité. Sous la menace du Covid-19, plus que jamais, il joue un rôle essentiel dans le quotidien des villes. Cependant, comme ses collègues, la coursière est consciente du danger qu'elle peut incarner. Ses précautions d'hygiène, elle les prend davantage pour éviter d'être un vecteur que de tomber malade: «Je me méfie de moi autant que des autres. Cela d'autant plus que nous sommes souvent en relation avec des vieilles personnes qui doivent rester confinées.» Pour autant, Joséphine Reitzel ne porte pas de masque pour travailler: «Puisqu'on est en pénurie, autant qu'ils bénéficient à ceux qui en ont réellement besoin», affirme-t-elle.

Avec la pandémie, les livreurs à vélo ont du travail. Les mesures de confinement instaurées il y a deux semaines leur ont toutefois d'abord valu quelques sueurs froides. «A force d'enregistrer des annulations de courses régulières et de voir la concurrence apparaître sous la forme d'initiatives privées, nous ne savions pas dans quelle mesure notre travail allait pouvoir perdurer», relate Tristan Cordonier, codirecteur de la société Vélocité, active entre Lausanne, Neuchâtel et Yverdon. Mais au lieu de sombrer dans le désœuvrement, son entreprise a vu la demande changer du jour au lendemain et retrouver une forme d'équilibre. 

Soutien des villes

On aurait pu s'attendre à ce qu'ils soient surtout mobilisés par l'explosion des tests visant à détecter les porteurs de virus, mais compte tenu de l'annulation de toutes les autres analyses considérées comme peu urgentes, la demande en livraisons médicales n'a pas fondamentalement changé. En revanche, c'est surtout l'immobilité générale imposée et l'adoption du télétravail par la majeure partie des entreprises qui ont permis de compenser la perte de gain redoutée.

Certains petits commerces ont désormais recours à leurs services pour livrer leurs marchandises afin d'éviter aux gens de se déplacer. Et à Lausanne, l'initiative de la ville qui vise à protéger les personnes à risque en subventionnant les livraisons de nourriture a généré une augmentation sensible des courses entre magasins d'alimentation et particuliers. 

«Ce service, initialement prévu pour que les retraités conservent le lien social en allant acheter leur nourriture, s'est adapté. Aujourd'hui, nous livrons des commandes faites par téléphone et celles-ci ont presque décuplé», souligne le codirecteur de Vélocité. Faute d'aller à la rencontre de la population, les personnes âgées bénéficient ainsi depuis le début de la crise de la visite des livreurs à vélo. «Il y a quelque chose de très chaleureux dans ces interactions, relève Alban Fournier, coursier à Lausanne. Ces clients sont souvent contents de voir quelqu'un. C'est à nous de faire de cet instant un joli moment d'échange, tout en respectant les distances physiques. Je me sens utile, mon métier a du sens et, pour cela, je pense être privilégié.»

Eviter les pourboires

Depuis l'arrivée du virus, les coursiers n'ont pas chômé. Compte tenu des dangers, ils ont cependant tous renoncé aux pourboires ainsi qu'aux instants de pause partagés ensemble. «Notre travail est encore plus solitaire qu'avant, relève Joséphine Reitzel. Mais je suis tellement concentrée à éviter toute erreur que j'en oublie le temps qui passe.» Elle ose à peine affirmer qu'elle apprécie tout de même la qualité de l'air respiré dans des rues désertées par la circulation habituelle. Dans un sourire, elle glisse: «Pour une fois, c'est sur mon vélo que je me sens le moins en danger.»