Énergie

«A court terme, la libéralisation favorisera le charbon»

Le Conseil fédéral a annoncé ce mercredi vouloir libéraliser le marché de l’électricité suisse. Qui en bénéficierait? Eclairage sur la question avec François Vuille, directeur exécutif du Centre de l’énergie de l’EPFL

Après une première phase de libéralisation du marché électrique pour les gros consommateurs en 2009, ménages et petites entreprises – 99% des clients suisses – pourraient bientôt eux aussi pouvoir choisir la source de leur courant. Directeur exécutif du Centre de l’énergie de l’EPFL, François Vuille explique les dessous de la réforme.

Lire aussi notre éditorial: Les non-dits d’une réforme

Le Temps: Qui sont les gagnants d’une libéralisation du marché de l’électricité?

François Vuille: Les PME qui ne consomment pas assez pour être classées dans la catégorie des grands consommateurs et les entreprises électriques qui n’ont pas de clients captifs. Alpiq et Axpo par exemple. De l’autre côté, les perdants sont les groupes qui bénéficient du marché fermé, comme les services industriels des villes, qui peuvent actuellement vendre du courant plus cher que les prix du marché grâce aux prix régulés. Ces derniers ne sont pas contents, car ils vont désormais subir la concurrence des prix, dictée par le charbon allemand. Les plus petites entreprises de production-distribution pourraient également souffrir si leurs acheteurs actuellement captifs décidaient de se passer de leurs services.

Parlons des ménages. Quel effet concret cette réforme aura-t-elle pour eux?

Celui qui voudra s’approvisionner sur le marché libre pourra désormais le faire. Au niveau du prix, les gains potentiels seront toutefois marginaux. Tout au plus une centaine de francs par an. Et quand on voit que seuls 8% des assurés changent de caisse maladie en Suisse, alors que les différences de prix entre prestataires peuvent être très significatives, je m’interroge de savoir combien de clients feront vraiment l’effort dans ce cas. Les pays où la liberté est déjà instaurée montrent qu’à peine 6% des consommateurs font ce choix, alors que la facture électrique y pèse notablement plus lourd que sur le budget des ménages suisses. Au final, je ne pense donc pas que la libéralisation changera grand-chose dans le pays pour M. et Mme Tout-le-Monde.

Est-ce toutefois une bonne nouvelle pour l’énergie renouvelable suisse?

La réponse est nuancée. Dans un premier temps, les PME devraient se tourner vers l’importation de l’énergie la meilleur marché: le charbon allemand. C’est ce que les très grands consommateurs ont déjà fait. Quant aux ménages, si on considère qu’ils restent dans le mix de base, tout dépendra à court terme de la part de renouvelable qu’il contiendra. A long terme, comme la franchise de base est faite à 100% d’énergie suisse, elle deviendra de toute façon quasiment complètement renouvelable dès la sortie du nucléaire. Une frange de la population pourrait toutefois décider de ne pas attendre cette échéance et de choisir du 100% renouvelable dès la libéralisation, ce qui peut avoir un effet favorable. Mais les clients seront également libres de choisir ce qui coûte le moins cher: le charbon. Même si, a priori, peu feront ce choix.

Quid du mix de base futur proposé par Doris Leuthard: est-il plus vert que l’actuel?

Beaucoup d’acteurs considèrent que le projet de libéralisation proposé ne donne pas suffisamment de garanties en ce sens. La consultation donnera ainsi vraisemblablement lieu à des exigences concernant des mesures d’accompagnement pour que le renouvelable continue de se développer en Suisse.

De manière générale, comment jugez-vous ce projet?

Si la Suisse souhaite rejoindre le marché européen de l’électricité, elle doit libéraliser le sien. L’accord en ce sens est prêt, mais ne peut être ratifié que si une solution est trouvée pour un accord-cadre institutionnel. Il est donc légitime de se demander s’il est judicieux de libéraliser sans garantie d’accès au marché européen. D’autre part, le marché de l’électricité est actuellement biaisé par le charbon, qui reste le moins cher car il ne paie pas ses dégâts au climat. Or libéraliser un marché biaisé n’est à mon avis pas judicieux. Une ouverture ne serait pertinente que si le processus de fixation des prix du CO2 dans l’Union européenne contraignait l’industrie du charbon à couvrir les coûts de ses émissions selon le principe du pollueur-payeur.

Alors pourquoi proposer cette libéralisation maintenant?

A mon sens, c’est avant tout un geste de bonne volonté envers l’Union européenne, qui s’intègre dans les négociations autour de la conclusion d’un accord-cadre institutionnel.

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