Le couvent d’Einsiedeln s’est efforcé de faire la lumière sur les abus sexuels commis par des membres de sa communauté. Mise en place en mars dernier par l’abbé Martin Werlen suite à la révélation de plusieurs cas par la télévision alémanique, une commission d’enquête indépendante a rendu jeudi ses conclusions. «Des abus ont bien eu lieu à Einsiedeln. Nous nous sommes penchés sur les cas de 24 moines qui ont eu des agissements à plus ou moins forte portée sexuelle au cours des 65 dernières années. Quinze d’entre eux ont commis des abus sexuels tombant sous le code pénal, dont neuf envers des mineurs», a déclaré Pius Schmid, président de la commission et ancien procureur spécial du canton de Zurich. Un chiffre à mettre en relation avec les quelque 300 moines entrant en ligne de compte pour cette période.

La commission, qui comptait également une médiatrice et avocate zougoise ainsi qu’un avocat schwyzois, a déployé de grands moyens pour retrouver d’éventuelles victimes de moines rattachés au couvent et aux 19 paroisses qui en dépendent. Tous les anciens et actuels élèves ont reçu une lettre, des annonces ont paru dans la presse locale, les trois membres de la commission ont épluché les actes internes du couvent, les moines eux-mêmes ont été incités à témoigner.

«Nous sommes remontés très loin dans le temps et nous avons recueilli les témoignages d’une quarantaine de victimes, mineurs ou adultes à l’époque des faits», précise Pius Schmid. La plupart des agressions envers les mineurs remontent aux années 60 et 70. Trois moines en particulier s’en sont pris à plusieurs reprises à divers élèves, se livrant à des attouchements, à travers les vêtements, au postérieur et aux parties génitales. Deux religieux avaient été démasqués et déplacés. Le troisième n’a jamais été découvert.

Six autres cas de moines abuseurs concernent des rapports sexuels avec un élève, mais adulte au moment des faits et un acte d’exhibitionnisme devant des jeunes de plus de 16 ans. Un de ces cas est classé. Des femmes ont aussi été les victimes de moines qui exerçaient des responsabilités pastorales: il s’agit dans deux cas de harcèlement sexuel et dans un cas de rapport sexuel avec une femme qui se trouvait dans une situation de dépendance.

Tous les faits examinés par la commission sont couverts par la prescription. Une enquête pénale a été ouverte contre six religieux en son temps, débouchant sur un non-lieu pour quatre d’entre eux, tandis que deux moines ont été condamnés. Les auteurs de l’étude n’ont pas été en mesure de dire si l’ouverture d’une procédure pénale concernait des mineurs, des femmes ou les deux. Des quinze moines abuseurs, sept sont encore en vie. La plupart vivent encore au sein de la communauté bénédictine d’Einsiedeln.

Pius Schmid a également raconté l’histoire, remontant à 1950, d’un jeune employé de 14 ans. Chargé de distribuer le courrier aux moines dans leurs cellules, il a été un jour, en 1950, déshabillé par l’un d’eux et agressé. La victime, qui s’est annoncée à la commission, a attendu soixante ans pour en parler. Son cas n’entre toutefois pas dans les statistiques, parce que l’identité du moine n’a pas pu être établie avec certitude.

Neuf cas moins lourds concernaient un dépassement clair des limites que doit s’imposer un enseignant. «Cela pouvait être le professeur de piano qui passait sa main dans le dos de l’élève ou cet autre professeur qui faisait asseoir son élève sur ses genoux, sans rien lui faire d’autre», a expliqué Richard Kälin, membre de la commission. Cela n’aurait probablement pas été reconnu comme délit, mais la question ne s’est pas posée, car le couvent n’a jamais dénoncé aux tribunaux les moines dont les abus ont été découverts. Les fautifs ont été en règle générale déplacés, quelques-uns exclus de la communauté. La commission recommande à l’avenir de dénoncer systématiquement tous les religieux soupçonnés.

Martin Werlen a commenté les résultats de l’étude en ces mots: «Plus importante encore que les chiffres est la certitude que désormais, les abus sexuels ne sont plus un thème tabou. Toute personne qui en est victime sait qu’elle trouvera une oreille attentive. C’est le meilleur moyen de prévention.» L’abbé a encore ajouté: «J’ai souvent ressenti de la honte face au respect que nous ont témoigné les victimes lorsqu’elles sont entrées en contact avec nous et face à la patience avec laquelle elles nous ont emmenés sur un chemin que nous n’aurions jamais découvert.»

Plus aucun cas d’abus n’a été découvert après 1998. A une seule exception près, celle d’un moine âgé et souffrant de démence, qui s’est jeté sur une jeune fille. Reconnu irresponsable de ses actes par le tribunal, il est depuis interné. Le couvent d’Einsiedeln, sur l’initiative de Martin Werlen, a depuis 1998 édicté des recommandations pour ses élèves, ainsi que pour ses moines, incités à rapporter tout incident. La formation des novices comporte aussi un volet sur les abus sexuels.

Les formes d’abus découvertes par la commission indépendante à Einsiedeln sont comparables à ceux qui ont été annoncés en 2010 à la commission interne mise sur pied par la Conférence des évêques suisses (CES). Une large majorité des cas remontent aux années 50-90, et la plupart des victimes qui se sont manifestées ont fait part d’attouchements sexuels lorsqu’elles avaient entre 12 et 16 ans. En juin dernier, la CES, mise sous forte pression médiatique suite à plusieurs révélations d’abus, annonçait qu’à l’avenir, l’Eglise dénoncerait ses prêtres en cas de soupçon fondé.