Visites limitées à l’hôpital, cérémonie en comité réduit, crémation obligatoire ou encore file d’attente à la morgue: la pandémie de Covid-19 bouleverse l’expérience de la mort. Si les conditions se sont légèrement assouplies cet automne par rapport à la première vague – la plupart des EMS ont notamment gardé leurs portes ouvertes –, cette mise à distance liée aux exigences sanitaires est une épreuve supplémentaire pour l’entourage.

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Charlotte Frossard, trentenaire genevoise, garde un souvenir particulièrement douloureux de la première vague. En avril dernier, son grand-père, alors âgé de 87 ans et en relative bonne santé, décède du Covid-19 en deux semaines, sans qu’elle ait pu lui dire au revoir. A l’hôpital, les visites sont drastiquement limitées. «C’est dur d’être privé de voir quelqu’un qu’on aime, d’attendre toute la journée un téléphone du médecin, d’être isolé des membres de sa famille alors qu’on ne rêve que de chaleur humaine», confie-t-elle. Un sentiment d’impuissance à la fois triste et anxiogène. «La dernière chose qu’il m’a dite au téléphone, ce n’est pas qu’il souffrait physiquement, mais que sa famille lui manquait», ajoute la jeune femme.

«Seul, à distance et en décalage»

Au terme de ces deux semaines qui semblent durer des mois, Charlotte Frossard n’aperçoit son grand-père que derrière une vitre avant la crémation aux pompes funèbres. Elle réalise alors la violence de la maladie. Sa grand-mère, également hospitalisée, doit quant à elle se contenter d’une photo. «Au final, chacun a dû vivre son deuil seul, à distance et en décalage, ce qui l’a rendu d’autant plus douloureux.» Ce n’est qu’en octobre dernier lorsque toute la famille se réunit pour une cérémonie de recueillement que le processus de deuil commence enfin.

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Covid-19 oblige, c’est toute l’expérience collective du deuil qui a dû se réinventer. «Dès lors que les rassemblements ont été fortement limités, le numérique est devenu un des seuls moyens de garder le contact avec les personnes âgées malades, mais aussi de célébrer les funérailles», analyse la sociologue Fiorenza Gamba qui a travaillé sur la digitalisation de la mort. Pour les familles privées d’un dernier adieu en personne, le besoin de se recueillir est devenu crucial. Outre les cérémonies en visioconférence, d’autres solutions ont essaimé. «A Bergame, en Italie, un journal local a créé un espace en ligne pour exprimer ses condoléances ainsi qu’un espace civique dans la ville afin que les proches puissent laisser des messages aux défunts. De nombreuses pages Facebook ont aussi vu le jour.»

A travers ces changements, les rites funéraires, eux aussi, évoluent vers une individualisation. «On a assisté à une progression des services funèbres dans l’intimité, observe le sociologue spécialiste de la mort Bernard Crettaz. La tendance va se généraliser et accélérer la disparition des rites, des codes funéraires. Chacun va être tenté de faire à sa manière.» S.R.