Le Temps: Comment expliquez-vous le fossé entre les élites politiques et la population? N’a-t-on pas pris la mesure des craintes qui se sont exprimées?

Eveline Widmer-Schlumpf: Dans la rue, ou en discutant avec ses proches, chacun d’entre nous a pu se rendre compte des différentes craintes qui s’exprimaient au sein de la population. Apparemment, nous n’avons pas réussi à convaincre la population que nous prenions ces craintes au sérieux, et que ce n’est pas en visant les minarets que l’on peut résoudre certains problèmes. Si l’on veut agir contre les mutilations génitales – je suis convaincue qu’il faut le faire – le droit pénal nous en offre les possibilités. De même pour ce qui est des mariages forcés. Nous avons essayé de l’expliquer à la population. Cela n’a pas suffi. Cela dit, le climat d’insécurité lié à la crise économique ou les craintes envers une forte immigration ont certainement joué un rôle lors de cette votation. Enfin, je constate que ceux qui ont soutenu cette initiative (ndlr: UDC et UDF) ne se sont pas rendu compte que la Suisse ne compte pas que des amis à l’étranger, et que nous devons entretenir de bonnes relations avec nos voisins et le monde.

– Craignez-vous d’éventuelles conséquences pour la sécurité intérieure du pays?

– Rien n’indique à ce jour que le pays soit davantage menacé. Ces dernières semaines de campagne, le débat était très intense, parfois agressif, et il n’a malgré tout pas donné lieu à une escalade de menaces. Les musulmans qui vivent en Suisse connaissent et respectent notre ordre juridique et social. Comme aujourd’hui, il y aura certainement quelques individus extrémistes qui nécessiteront une intervention policière. Cela dit, nous sommes toujours préparés à des situations spéciales, et d’autres votations par le passé, par exemple sur l’asile et les étrangers, nous ont déjà obligés à être attentifs.

– Quelles peuvent être les conséquences de ce oui pour notre économie?

– Je crains effectivement, sans pouvoir les chiffrer, que ce résultat ne soit pas sans conséquences pour nos exportations et la branche du tourisme. Ces dernières années, par exemple, le nombre de nuitées des visiteurs des pays du Golfe a augmenté de 15% par an. Cela dit, il faut être conscient, lorsque l’on vote, des éventuelles conséquences du résultat. Nous avons averti des risques éventuels. On ne peut pas se plaindre après coup. Il faut accepter ce résultat.

– Aurait-on dû invalider cette initiative?

– Je suis persuadée, au regard de la Constitution et de la pratique en la matière depuis 1999, que nous n’avions pas d’autre choix que de soumettre cette initiative au peuple. Par ailleurs, la démocratie directe constitue une valeur importante de notre pays. Aujourd’hui, la Constitution prévoit que les initiatives contraires au droit international impératif ne doivent pas être soumises à la population. Nous devons nous poser la question de savoir si l’on ne doit pas élargir cette disposition aux initiatives qui contreviennent au droit international en général. Mais bien sûr, une telle décision reviendrait au peuple. Pour l’heure, les commissions des Chambres sont en train d’étudier cette question. Le Conseil fédéral, eu égard à certaines initiatives récentes, soutient cette discussion.