«Monsieur Lüthi est un artiste.» Hans-Peter Lüthi est couturier à l'arsenal cantonal de Berne. De la couture de guerre comme on dit de la médecine. De la couture dans le gros drap des uniformes. «Un artiste», dit Paul Krähenbühl, directeur de l'arsenal. Le couturier ne sait pas comment prendre le compliment: «J'ai 43 ans, je suis marié et j'ai trois enfants en âge de scolarité. Je gagne 6000 francs par mois, allocations comprises. Dans peu de temps, j'en gagnerai 400 ou 500 de moins.» Une diminution de salaire qu'il n'est pas près d'accepter. Hans-Peter Lüthi a été relégué au rang de magasinier des uniformes. Cet emploi ne correspond pas à ses qualifications. Il en cherche un autre, dans la vente. Il va commencer des cours de formation continue.

Visiblement, on n'a pas prévu de place pour l'«artiste» dans le nouvel organigramme des arsenaux militaires. «Tout se passe dans la transparence», assurent Paul Krähenbühl et Peter Greuter, chef de la division de l'exploitation et de la maintenance aux Forces terrestres. Les deux hommes sont affables, jouent cartes sur table, graphiques à l'appui. Les courbes ne mentent pas. Celle des emplois est descendante. On note bien une petite pique de croissance en 2001, mais 2002 reprend la tendance.

Avant même qu'elle ait été lancée, la réforme de l'armée, Armée XXI, déploie ses effets. Sont ici touchées les exploitations des Forces terrestres, qui coiffent les arsenaux fédéraux et les parcs automobiles. Comme l'a annoncé le commandant de corps Jacques Dousse dans nos colonnes (Le Temps du 13 juin), la réforme entraînera la réduction d'un quart environ des 3600 postes des exploitations des Forces terrestres.

Choix théorique

Ces suppressions sont inscrites dans un plan qui porte le nom de régionalisation et qui consiste en la fusion des arsenaux fédéraux avec ceux des cantons. En clair, la Confédération se propose de ravaler les exploitations sous souveraineté cantonale et, dans la mesure du possible, les 500 à 600 emplois qui leur sont liés. Les cantons ont théoriquement le choix d'accepter ou non l'offre qui leur est faite. Dans la réalité, leur marge de manœuvre est pour ainsi dire nulle. S'ils rejettent le plan de régionalisation, leurs arsenaux dépériront faute de commandes fédérales, en raison de la diminution attendue – et drastique – des effectifs militaires et du volume des équipements personnels.

Séparés par la largeur d'une rue, les arsenaux fédéral et cantonal de Berne se ressemblent. Même allure fin XIXe, épais. Ils ont entamé leur rapprochement juridique. Le canton doit encore apposer son paraphe, mais l'affaire est entendue. En 2001, l'arsenal fédéral aura repris les 40 emplois et les bâtiments de l'arsenal cantonal, ce qui portera le nombre de postes à 222. Toutefois, dès 2002, il n'y en aura plus que 215, et moins par la suite. Paul Greuter en est convaincu.

Les employés des exploitations des Forces terrestres ont l'habitude des dégraissages. L'arsenal fédéral de Berne a été dégarni de 100 postes entre 1995 et 1999, conséquence de la précédente réforme de l'armée. «Pour le personnel, ce n'est pas une situation facile à vivre, concède Peter Greuter. Nos collaborateurs vivent dans l'inconnu du lendemain. Ils veulent savoir si leur poste est menacé ou non. La Confédération a toutefois prouvé qu'elle était un bon employeur.» Le chef de la division de l'exploitation et de la maintenance veut dire par là que l'Etat se sépare de ses employés des Forces terrestres en y mettant la manière. Quand il ne procède pas à des retraites anticipées, il accompagne les salariés dont il n'a plus besoin dans leur recherche d'emploi.

La fusion des arsenaux frappe particulièrement les cadres, six dans le cas de Berne. Le chef de l'arsenal fédéral est ainsi parti plus tôt en retraite. Paul Krähenbühl, chef de l'arsenal cantonal, a hérité de la direction unifiée. Ce procédé ne contente pas tout le monde. «Des gens nous disent qu'ils ne peuvent pas quitter leur travail à 62 ans, car leur salaire est trop bas pour faire la jointure jusqu'à 65 ans, âge auquel ils perçoivent une rente entière», explique Peter Greuter.

André Welti a pris les devants. Originaire de Soyhières, dans le canton du Jura, ce Romand de Berne est le chef de la livraison des équipements aux troupes militaires. Il s'est décidé pour une retraite anticipée avant que la direction ne l'y invite. «Je me suis renseigné auprès de ma caisse de pension, j'allais sur mes 63 ans. Ma femme et moi faisons un léger sacrifice, mais il y a des jeunes qui vivent avec moins.» André Welti ne regrette pas son choix. Son métier l'a passionné. Il a équipé des centaines de milliers de soldats. Il va désormais s'occuper de son petit-fils et voyager. C'est André Eichenberger, 52 ans dont 30 au service de l'arsenal cantonal, qui le remplacera. «Je suis très positif vis-à-vis de la fusion. Pour moi, c'est un défi», dit-il avec entrain. Kurt Schenkel ne sera pas remplacé, lui. Mécanicien sur autos à l'arsenal fédéral, il vient de partir en retraite anticipée après 28 ans de service.

L'âge moyen du personnel, notamment à l'arsenal fédéral, est élevé. Cela facilite la manœuvre des départs. Mais ceux qui ont moins de 55 ans – le cas du couturier Hans-Peter Lüthi l'atteste – ne sont pas sûrs d'occuper leur poste jusqu'à la retraite, fût-elle anticipée. La nouvelle loi sur le personnel fédéral, qui entend supprimer le statut de fonctionnaire, fragilisera l'emploi dans les arsenaux. «Pendant la crise, nous étions bien contents de travailler à l'arsenal. Plusieurs auraient pu se retrouver au chômage», dit André Welti comme s'il repassait le fil d'une partie de sa vie. Fritz Schiess, employé à la blanchisserie de l'arsenal fédéral, range des uniformes sur des cintres. Il n'a pas l'âge des jeunes retraités et il s'inquiète un peu: «On ne sait pas ce que la Confédération va faire de nous.» Anton Bielmann, le chef de la blanchisserie, est déjà plus confiant. Cet ancien maçon de 35 ans a une épouse et une fille. «Pour le moment, je ne me fais pas de soucis pour mon avenir, à moins qu'il n'y ait plus d'armée…»