Valais

Crans-Montana, une histoire d’or blanc

Crans-Montana célèbre son 125e anniversaire sur fond de crise. Si la station se retrouve dans cette situation aujourd’hui, elle le doit à une succession de décisions, dont les premières ont été prises au début des années 2000

«Je veux m’excuser pour la fermeture du domaine skiable d’avril dernier.» Ce jeudi soir, devant près de 600 personnes, Radovan Vitek, l’actionnaire majoritaire des remontées mécaniques de Crans-Montana, fait son mea culpa. Il s’excuse également d’avoir sous-estimé l’importance de la société pour la population du Haut-Plateau. Les mots font mouche. Les applaudissements de la salle sonnent comme un acte de pardon.

Pour le milliardaire tchèque, la crise qui dure depuis de nombreux mois sur le Haut-Plateau est «un gros orage dans un verre d’eau». Présents aux côtés de Radovan Vitek sur scène, les présidents des communes de Crans-Montana, Lens et Icogne sont satisfaits de la tournure des événements. L’opération à la base de la crise – la surévaluation de CMA Immobilier, la société qui gère les parkings et les restaurants de la station, lors de son achat par CMA en décembre 2016 – a été corrigée. Radovan Vitek l’a rachetée pour un prix identique à celui auquel il l’avait cédée.

Le Tchèque a entendu les desiderata des communes et elles s’en félicitent. Mais, avec 85,4% du capital-actions de la société, il reste le seul maître à bord. «Celui qui détient la majorité des actions possède le bouton rouge et il ne faut pas le pousser à bout», prévient Radovan Vitek, précisant toutefois qu’il ne souhaite pas que la situation d’avril dernier se répète. Les rares questions critiques sont balayées par le milliardaire. «Comment osez-vous me demander encore de l’argent après tout ce que j’ai investi?» questionne-t-il, en réponse au président de la Bourgeoisie de Montana, qui souhaitait obtenir des précisions quant à des dossiers qui ne sont toujours pas réglés.

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Le premier jour du reste de la vie de CMA

«La jeunesse mouvementée est finie, lance Philippe Magistretti, le président de CMA. Il s’agit du premier jour du reste de la vie des remontées mécaniques de Crans-Montana», se félicite-t-il. La soirée de jeudi a été organisée pour remettre les compteurs à zéro, après près de vingt ans d’existence de la société et au moment où la station fête son 125e anniversaire.

L’histoire de Crans-Montana, qui débute en 1892 avec la construction du premier hôtel de la station, doit beaucoup à Théodore Stephani. Ce docteur genevois trouve sur le Haut-Plateau des conditions idéales pour soigner ses patients qui souffrent de tuberculose. Dès 1896, il s’installe à Crans-Montana et y construit plusieurs sanatoriums. Sa casquette de président de la société de développement de Montana le poussera à se tourner également vers le tourisme et à construire de nombreux hôtels.

Le ski n’est jamais loin. Dès 1900, Théodore Stephani dévale les pentes qui surplombent la station. «A cette époque, les remontées se font à la force du mollet», sourit Sylvie Doriot Galofaro, qui a signé le livre Une histoire culturelle de Crans-Montana (1896-2016) (Editions Alphil). Cela change en 1936. Crans-Montana inaugure le premier ski-lift de Suisse. «La station a souvent été pionnière en matière de ski», souligne l’historienne. Au début des années 1950, les premières télécabines voient le jour. Le développement de la station se poursuit, avec comme point d’orgue l’organisation des Championnats du monde de ski, en 1987.

Le «pool» des remontées mécaniques

Les communes du Haut-Plateau, alors au nombre de six (Icogne, Lens, Montana, Randogne, Mollens et Chermignon), investissent des dizaines de millions de francs pour rénover toutes les installations de base du domaine skiable. A cette époque, quatre sociétés se le partagent. De concurrentes elles deviennent progressivement partenaires, jusqu’à constituer un «pool» tarifaire, qui permet d’avoir un abonnement commun, explique Pascal Rey dans ses Chroniques de la commune de Montana 1905-2016. Les sociétés se répartissent les recettes selon une formule qui attribue des points à chaque installation selon son type, sa longueur, son dénivelé et le nombre de passages durant la saison.

«Mathématiquement le système est excellent, relève Jérémie Robyr, le premier président de CMA. Mais il a montré ses limites dès l’instant où il a poussé les sociétés à une course aux points conduisant à des investissements inconsidérés.» L’ouverture du Funitel entre les Violettes et la Plaine Morte, qui appartient à la société TVPM, fait office de déclic. Il n’intégrera pas le «pool» au risque de mettre en difficulté financière les trois autres sociétés. Son coût de 37 millions de francs met à mal les finances de TVPM qui plongent dans le rouge, au point d’être au bord du dépôt de bilan en juin 1999.

Une fusion nécessaire

«La situation de TVPM a été le catalyseur de la restructuration, mais il est évident qu’à long terme les autres sociétés auraient également eu des difficultés financières», souligne Jérémie Robyr. La fusion des quatre entités est actée en 1999. CMA voit le jour. A ce moment-là, les communes possèdent près de 59% du capital-actions. Mais la société est largement endettée et les deux premiers exercices se soldent par des pertes qui se comptent en millions. Pour assainir CMA, le conseil d’administration fait appel à l’économiste Peter Furger, qui s’était déjà occupé des restructurations financières de Zermatt et Loèche-les-Bains.

Son plan prévoit deux étapes. Il consiste tout d’abord en une diminution de 60% du capital-actions, qui passe de 26,2 à 10,5 millions de francs. Les communes perdent près de 10 millions dans la manœuvre et de nombreux petits actionnaires sont lésés. La deuxième phase réside dans l’augmentation du capital-actions de 10 millions de francs. Pour Peter Furger la répartition des parts de la société doit être de 40% pour les communes, 40% pour le nouvel actionnaire et 20% pour le public.

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Les communes perdent la majorité

Afin d’y parvenir, les communes doivent mettre la main au porte-monnaie. Mais elles ne le font pas. C’est à partir de ce moment qu’elles perdent le contrôle sur les remontées mécaniques de la station. «Tout le monde a perdu des plumes dans cet assainissement, explique Jean-Claude Savoy, l’ancien président de Chermignon. La population ne voulait plus mettre un sou dans les remontées mécaniques. Du côté des autorités, nous n’étions pas fâchés de laisser partir la société en mains privées.» Stéphane Pont, son homologue de Mollens, confirme: «Les autorités ont entendu leurs citoyens qui voulaient que des privés prennent le relais. Elles les ont suivis.»

On est en 2003 et les nouveaux capitaux sont injectés par trois privés. Philippe Magistretti et Daniel Salzmann, deux habitants de la station, déboursent 2,5 millions chacun, alors qu’une société productrice d’installations de remontées mécaniques investit 5 millions. Trois ans plus tard, cette dernière revend ses actions aux deux actionnaires locaux, qui les cèdent, dans la foulée, à deux autres habitants du Haut-Plateau, Jacky Bestenheider et Michel Crettol. Ces quatre privés sont dès lors actionnaires majoritaires de CMA avec 52% des parts contre 34% pour les communes, qui conservent une minorité de blocage.

L’arrivée de Radovan Vitek

La situation reste inchangée jusqu’en 2013. C’est cette année-là que Radovan Vitek entre dans la danse. En mai, à la suite d’une augmentation de capital, réalisée notamment par conversion d’un prêt subordonné, le Tchèque achète 10,48% de la société aux autres actionnaires, dont font partie les communes. En février 2014, une nouvelle augmentation de capital permet à Radovan Vitek de détenir 36% du capital-actions. Il devient l’actionnaire le plus puissant, devant les quatre privés du Haut-Plateau et leurs 30%. La part des communes baisse à 26%. Ces deux augmentations doivent permettre de financer certains investissements à réaliser sur le domaine skiable.

Toujours durant le courant de l’année 2014, Radovan Vitek rachète les actions des familles Bestenheider et Crettol. Le triumvirat Vitek-Salzmann-Magistretti détient alors près de 66% de CMA. En octobre 2015, ils cèdent l’ensemble de leurs actions à CPI Property Group, dont Radovan Vitek est actionnaire majoritaire. Le Tchèque est dès lors seul à la tête de la société.

«Le raisonnement des communes était simple, explique Jean-Claude Savoy. On savait que Radovan Vitek n’allait pas investir dans les écoles, les crèches ou les EMS. Il était préférable pour nous de le laisser mettre son argent dans les remontées mécaniques et de nous occuper d’autres domaines.» En un peu plus de quinze ans, la société est passée du public au privé. Et les parts des communes vont encore diminuer.

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Le début de la crise

L’opération qui a mis le feu aux poudres à Crans-Montana, et qui a engendré l’ouverture d’une enquête préliminaire du Ministère public à la suite de soupçons d’infractions pénales, est réalisée en décembre 2016. Radovan Vitek décrète une augmentation du capital de CMA de 50 millions de francs, qu’il réalise en partie par une participation jugée surévaluée dans la société CMA Immobilier. Cela lui permet d’augmenter sa mainmise sur CMA, dont il détient désormais 85,4% du capital-actions, contre 11,1% pour les communes.

C’est la situation qui prévaut aujourd’hui à Crans-Montana et c’est sur ces bases que l’avenir de la station et de ses remontées mécaniques doit se construire. Si l’on en croit les différents acteurs, un trait a été tiré sur le passé et désormais tout va bien. Il leur reste à définir les contours de leur collaboration future. Des négociations sont en cours pour établir notamment une convention de travail entre CMA et les communes. Un texte qui faisait défaut et qui peut expliquer une partie de la crise, selon Jérémie Robyr: «Les remontées mécaniques jouent un rôle de service public. Si les communes décident de ne pas participer de façon importante au capital et de laisser la société en mains privées, un contrat de prestation clair est indispensable.» Sinon la situation peut dégénérer.

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