Vous avez plus de chance de le croiser dans les opéras que dans les festivals de Yodel. L’élégant Zurichois préfère les symphonies du compositeur russe Alexander Glasunow aux Ländlerkapelle du coin. Samedi dernier, pourtant, Werner Widmer était sur le plateau de l’émission Potzmusig, à l’occasion de la fête fédérale de musique folklorique à Aarau. Il a remporté le concours du nouvel hymne national organisé par la Société suisse d’utilité publique, grâce à son texte inspiré de la Constitution helvétique.

Un économiste mélomane

« Etes-vous musicien ? Compositeur ?… », lui a demandé le présentateur. «Economiste», a répondu, rayonnant, l’homme de 62 ans aux cheveux gris et aux yeux bleus. Le Zurichois gère plusieurs EMS, ainsi que l’hôpital de Zollikerberg, il est président du conseil d’administration de l’Hôpital cantonal de Bâle-Campagne, chargé de cours à l’Université de Saint-Gall, et membre du conseil d’administration de la société de traiteur SV.

Werner Widmer nous reçoit en costume cravate dans son bureau pour un rapide café avant une journée marathon. On se demande comment l’homme d’affaires a réussi à dégager du temps pour un concours visant à rafraîchir le cantique suisse. L’affaire lui tient visiblement à cœur.

Un hymne écrit dans un esprit d’ouverture au monde

« Je trouve important de retrouver un hymne national qui renforce les valeurs de notre pays », explique-t-il avec gravité. « Les valeurs comme la solidarité, l’ouverture se perdent de nos jours. Y compris en politique. » Il sort de sa bibliothèque une copie de la Constitution fédérale : « Regardez, dans le préambule, il est écrit « dans un esprit (…) d’ouverture au monde » ! Si les Suisses avaient encore ces valeurs en tête, il n’y aurait pas eu de votation sur les minarets ou sur l’immigration de masse. »

Le Zurichois n’est membre d’aucune formation politique. « Je vote pour des personnes, pas des partis ». Il ne cache pas son admiration pour le Conseiller fédéral Dider Burkhalter. On le devine libéral, pour la concurrence et le libre marché, mais humaniste, avec une vraie préoccupation pour les personnes les plus défavorisées.

Il n’est pas le seul à s’être enthousiasmé pour la création d’un nouvel hymne. Plus de 200 personnes ont participé au concours initié en 2012 par la SSUP, qui voulait « dépoussiérer » un cantique, que «personne quasiment ne connaît jusqu’au bout ». Même Henri Dès a composé une variation.

Un jury d’une trentaine de personnalités a retenu six propositions, qui ont été soumises au vote du public. L’identité du lauréat a été révélée samedi. Précisons-le : Werner Widmer n’a aucun lien de parenté avec l’auteur du cantique actuel, le poète zurichois Leonhard Widmer (1809-1867)

Un hymne minimal

Pragmatique, l’économiste n’a composé qu’une strophe. «Sinon, les gens ne s’en souviennent pas ». Et il a conservé la musique actuelle. «Sinon, mon projet n’aurait eu aucune chance; les Suisses n’aiment pas le changement », glisse-t-il. Werner Widmer en aurait eu pourtant les compétences. Il a d’abord étudié au conservatoire de musique de Berne, avant de bifurquer vers des études d’économie. Et il a dirigé pendant cinq ans les cœurs de l’Armée du salut.

Son unique strophe rend hommage au drapeau à croix blanche. «Il est indissociable du cantique, lors des rencontres sportives, de la fête nationale, etc. J’aimerais que les Suisses repensent aux valeurs qui les unissent quand ils voient le drapeau hissé lors de ces événements! »

Un symbole démodé ? «Je ne crois pas. C’était le cas, il y a plus d’une dizaine d’années. Mais, de nos jours, il y a un vrai «retour » des drapeaux. Les gens portent des T-shirts aux couleurs de leur pays. »

Werner Widmer est un patriote, bien entendu. « J’aime la Suisse et je suis reconnaissant de vivre dans ce pays. Mais le patriotisme doit rester ouvert », souligne-t-il. « Si l’on veut fermer les frontières, exclure les autres, ce n’est plus du patriotisme, mais du nationalisme. Un sentiment extrêmement mauvais. » L’homme apolitique préfère renoncer aux déclarations fracassantes sur notre grand voisin, mais il regrette que « nos rapports avec l’Union européenne soient devenus tellement tabous »

Le directeur doit déjà courir à son prochain rendez-vous au cœur de Zurich. Notre discussion se poursuit dans le tram, qui descend la colline du Zollikerberg. Il nous avoue que les débats enflammés sur les grands événements de l’histoire nationale, les batailles de Marignan et de Morgarthen, le laissent de marbre. «Ces débats sont souvent assez superficiels, et opportunistes. Je préfère suivre la maxime d’Einstein et regarder l’avenir ! »

Proche de la retraite, il fourmille d’idées

C’est en effet le genre d’homme , approchant l’âge de la retraite, qui fourmille d’idées et d’envies pour le futur. Il réfléchit à des concepts innovants dans le secteur de la santé, un domaine qu’il enseigne à St-Gall. Il a décidé, par exemple, de n’offrir que des chambres individuels à l’Hôpital de Zollikerberg, y compris pour les patients qui n’ont qu’une assurance de base.

Il a également des projets pour promouvoir son hymne. Il veut rédiger un livre, avant Noël, pour expliquer sa démarche «et convaincre les citoyens et les parlementaires ». La SSUP a prévu d’envoyer le nouvel hymne dans les écoles, les chœurs, les groupes de musique et les associations sportives. Puis, quand «elle aura atteint un niveau de popularité suffisante », de la présenter au parlement, qui doit l’approuver. L’organisation ne donne pas de calendrier précis. Werner Widmer, lui, espère que les élus se prononceront l’année prochaine.

Mais la partie n’est pas encore gagnée. Des parlementaires UDC, notamment, se sont déjà élevés contre un changement de cantique. Et plusieurs initiatives similaires ont échoué au cours du XXe siècle.

Un absent risque d’ailleurs de faire débat au parlement. Werner Widmer n’a pas cité Dieu dans son ode, contrairement au cantique actuel. « L’hymne national doit unir les Suisses, pas les diviser. Il doit aussi parler aux athéistes, explique-t-il. Mais toutes les valeurs que j’évoque dans le texte - la paix, la justice, la solidarité - sont des valeurs chrétiennes. Jésus n’aurait pas renié cette strophe », juge-t-il. Le Zurichois est lui-même protestant pratiquant, et se rend régulièrement à l’église. « Dieu souhaite seulement que l’on vive en paix, tous ensemble. Nous n’avions pas besoin d’une nouvelle prière».