Credit Suisse a décidé de ne plus accorder de financement spécifiquement lié au développement de nouvelles centrales à charbon. C’est ce que la banque globale a annoncé lors de sa journée des investisseurs tenue à Londres la semaine dernière. «C’est une nouvelle réjouissante», commente le WWF.

Voici un an, le numéro deux bancaire helvétique avait été très chahuté par divers mouvements citoyens, dont le collectif BreakFree Suisse. Celui-ci avait organisé des actions de désobéissance civile dans plus de dix villes du pays. A Lausanne, les manifestants avaient mimé un match de tennis, faisant allusion au fait que «Roger Federer prête son image à une banque climaticide». A Genève, ils avaient apposé la première page du rapport du GIEC et une main rouge peinte à l’eau sur la devanture d’une filiale. Deux actions qui ont incité la banque à déposer plainte pour violation de domicile, des jugements sont attendus en janvier et février prochains.

«Nous prenons notre responsabilité»

Est-ce cette pression populaire qui a incité Credit Suisse à changer de pratiques? A Zurich, son service des médias élude la question. «Nous sommes conscients de notre part de responsabilité face aux changements climatiques», souligne Sebastian Kistner. La banque souhaite aligner ses portefeuilles de crédit sur les Accords de Paris sur le climat de 2015. Parallèlement, elle développe des stratégies pour aider ses clients à s’engager dans la transition vers «une économie sobre en carbone», respectueuse du climat et axée sur la promotion des énergies renouvelables. Elle assure que ses clients y sont «très sensibles» et répondent favorablement aux solutions proposées.

A titre d’exemple, la banque souligne encore que sa division «asset management» a adopté les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) pour sa gamme de produits. Son objectif est d’atteindre 100 milliards d’actifs sous gestion selon ces standards d’ici à fin 2020, soit environ un quart de leur volume total. De plus, Credit Suisse précise qu’elle vient aussi de lancer un fonds, «Le consommateur responsable», offrant la possibilité d’investir dans des entreprises soucieuses du changement climatique.

Depuis deux ans, Credit Suisse accorde une importance croissante à ce défi. A fin 2017, elle a nommé Marisa Drew – considérée par Financial News comme faisant partie des 100 femmes les plus influentes de la finance – à la direction des activités globales de Credit Suisse dans l’investissement durable pour les clients privés et institutionnels. Fait révélateur: elle l’a placée directement sous la direction du grand patron Tidjane Thiam.

«Un premier pas seulement»

Une fois n’est pas coutume, les milieux environnementaux ont applaudi la décision de Credit Suisse de ne plus investir dans les nouvelles centrales à charbon. «C’est un développement dans la bonne direction, mais ce n’est qu’un premier pas», note Pierrette Rey, porte-parole du WWF suisse, qui s’empresse de relativiser: «La problématique des flux financiers de Credit Suisse qui vont dans les énergies fossiles n’est pas encore résolue.» Même son de cloche chez BreakFree Suisse. «C’est un pas intéressant qui montre que les pressions citoyennes peuvent fonctionner, mais cela n’éponge en aucune façon le passif colossal de Credit Suisse», déclare Olivier de Marcellus. Selon le mouvement citoyen, celle-ci reste une «banque fossile ayant attribué 2 milliards de dollars aux 30 plus grosses compagnies du monde du secteur du charbon entre 2016 et 2018».

D’autres statistiques montrent que Credit Suisse ne fait pas partie des pionniers pour relever le défi climatique, celles du dernier rapport sur l’investissement durable en Suisse en 2019. Ses auteurs notent avec satisfaction que la pratique consistant à prendre en compte des critères de durabilité se généralise et qu’elle n’est plus une activité de niche. Mais Credit Suisse ne figure qu’au quatrième rang du classement en totalisant 8,5% des actifs durables. Elle arrive ainsi loin derrière Partners Group (31%) et UBS (20%).

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«Une chance pour la Suisse»

Selon le WWF, ce sont des motifs plus économiques et politiques que climatiques qui ont poussé Credit Suisse à prendre sa décision. «Le charbon n’est plus du tout rentable. De plus, les grévistes du climat qui descendent dans la rue et les milieux politiques réclament des mesures concrètes», précise Pierrette Rey. «Or, cette banque n’a pas encore développé un plan montrant comment elle entend atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Elle est en retard par rapport aux grandes assurances suisses comme Zurich ou Swiss Re, qui cet automne ont démontré leur volonté de s’aligner pour atteindre les buts des Accords de Paris.»

Sous la coupole fédérale, les Verts ne sont plus seuls à empoigner le sujet. Lors de sa dernière séance, le Conseil fédéral a souligné «que la finance durable est une chance pour la Suisse» et a créé un groupe de travail chargé d’examiner s’il est nécessaire de prendre des mesures réglementaires en matière de transparence et d’analyse des risques. Pour le moment, la nouvelle loi sur le CO2 dans la version approuvée par le Conseil des Etats ne contient aucune mesure touchant le secteur bancaire.