Valaisans et Fribourgeois vont faire laiterie commune et le mariage devrait être célébré courant mai par la signature du contrat. Les fiançailles ont eu lieu fin mars, lorsque les délégués de la Fédération laitière valaisanne (FLV) ont accepté le principe de céder Vallait et Valcreme (fabrication fromagère et commercialisation) à la société fribourgeoise Cremo, deuxième plus grande entreprise de transformation et d’exploitation laitière en Suisse, derrière Emmi. Une décision impensable il y a quelques années, tant la production laitière est associée au patrimoine cantonal et représente un fort enjeu identitaire. Et plus encore pour les deux cantons concernés. A Fribourg, la fondue; au Valais, la raclette.

Ce mariage du siècle pour le secteur et la Suisse romande est cependant surtout un mariage de raison. La FLV a longtemps résisté face à la concentration des centrales laitières. Elle a chaque fois éconduit les prétendants à un rachat au nom de sa sacro-sainte indépendance. Avec près de 180 employés, ses sociétés de production gèrent 80% de la production de lait du canton et près de deux tiers de la production de fromage au lait cru, dont le fromage à raclette. A Sierre, elles disposent d’une fromagerie industrielle de dernier cri, inaugurée en 2007, ainsi que de caves d’affinage robotisées.

Mais les sociétés Vallait et Valcreme connaissent des difficultés depuis plusieurs années. Faute d’un volume de lait suffisant dans leurs périmètres, elles ne peuvent guère croître. A cela s’ajoutent les turbulences du marché et une pression toujours plus forte sur les prix qui fragilisent les entreprises, plus encore lorsqu’elles sont de taille modeste. L’an dernier, le groupe FLV a enregistré un déficit de 640’000 francs après amortissement pour un chiffre d’affaires de 87 millions. En comparaison, Cremo n’a pas encore communiqué son résultat pour 2013 mais en 2012, son chiffre d’affaires s’élevait à plus de 500 millions de francs et son bénéfice à près de 1,3 millions.

«Dans un domaine où les marges sont faibles, les investissements pèsent toujours plus lourds. Surtout lorsqu’il s’agit d’installations pour conditionner de faibles quantités. Et nous devions justement investir. Raison pour laquelle c’est le bon moment pour faire ce choix stratégique», explique Jean-Louis Sottas, directeur du Groupe FLV. Plusieurs scénarios ont été étudiés. Dont le statu quo. « Mais nous nous sommes vite rendus compte qu’être petit et indépendant, c’est joli, mais ça coûte et ne nous protège pas pour autant des fluctuations. Investir pour rester indépendant ne nous aurait pas protégés de la pluie », poursuit Jean-Louis Sottas. Le directeur du Groupe FLV parle de « rapprochement » avec Cremo. « La FLV sera actionnaire d’une société qui mettra en valeur les produits de ses membres », résume-t-il. Dans les faits, la FLV va céder Vallait et Valcreme – laquelle détient l’entreprise de transports Rhône logistique - et deviendra en échange actionnaire de Cremo à hauteur de 5%. Elle disposera également d’un siège au conseil d’administration.

Par contre, la FLV restera propriétaire de la marque Valdor qui produit du Raclette du Valais AOP. Seule sa commercialisation sera assurée par l’entreprise fribourgeoise. «Il n’y aura aucun changement pour les producteurs, assure Jean-Louis Sottas. Au contraire, des portes s’ouvrent pour Valdor qui sera mieux positionné à l’extérieur du canton grâce au réseau de Cremo ». Ironie de l’histoire, les Valaisans s’étaient battus contre le reste du monde – et Cremo - pour être les seuls à pouvoir utiliser le nom « raclette » pour leur production AOC et avaient perdu devant le Tribunal fédéral. Les ennemis d’hier ne s’en tiennent pas rigueur. Au contraire. La cession de Vallait et Valcreme a été plébiscitée par les délégués de la FLV. « Ils ont compris l’enjeu », analyse Jean-Louis Sottaz, qui concède qu’il en aurait probablement été tout autrement il y a quelques années, lorsque l’indépendance était un label au même titre qu’une AOC.

En Valais, la nouvelle a été accueillie avec fatalisme. «Ces deux sociétés ont maintenant un avenir, qui plus est dans un secteur économique très difficile, et c’est le plus important. Leurs activités seront maintenues. Cette réorientation permet de sauvegarder les investissements qui ont été réalisés à Sierre ainsi que les emplois. A ce sujet, nous avons été rassurés tant par la FLV que par Cremo, qui sont venus ensemble nous expliquer leur projet », déclare le conseiller d’Etat Jean-Michel Cina. Pour le chef du Département de l’économie, la FLV et Cremo « ont des mentalités et cultures d’entreprise très proches et Cremo est sensible à la question identitaire », dit-il, saluant le fait que Valdor reste en mains de la fédération valaisanne. « Quand les affaires vont mal, il faut avoir le courage de prendre de telles décisions. Sinon, c’est la faillite. Alors quand une entreprise offre de bonnes conditions de reprises, il faut savoir admettre que c’est mieux qu’un courrier de l’Office des poursuites », réagit Charles-André Mudry, membre de la FLV et ancien président de la société d’économie alpestre du Valais romand, lequel ne veut pas entendre parler d’une victoire de la fondue sur la raclette. « Nous sommes d’abord des Romands. Fribourg a la culture de la vache. Le Valais a la culture de la corne. Mais la corne fait partie de la vache ».