Acheter un ouvrage en grande surface dès le 27 avril, mais patienter jusqu’au 11 mai pour le trouver en librairie. Le scénario évoqué par le Conseil fédéral jeudi dernier désole le secteur du livre, qui dénonce une concurrence déloyale. L’association Livresuisse, qui regroupe diffuseurs, éditeurs et libraires, a lancé vendredi dernier une pétition en ligne demandant la réouverture des librairies le 27 avril ou, à tout le moins, le retrait des livres des rayons des supermarchés. Mardi en fin de journée, le texte avait déjà récolté plus de 8000 signatures.

Depuis l’annonce de son plan de déconfinement, le Conseil fédéral ne cesse de restreindre son champ d’application et il se pourrait bien que les étals des supermarchés soient moins fournis que prévu le 27 avril. Alors que des précisions sont attendues mercredi, les livres pourraient demeurer parmi les articles interdits, dans la mesure où ils ne sont pas considérés comme des produits de première nécessité. Il n’empêche, la résistance s’organise au sein de la profession qui, pour une fois, semble faire front commun.

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Une question de «survie»

«Il en va de la survie de certaines librairies», prévient d’emblée Olivier Babel, secrétaire général de Livresuisse. A ses yeux, la décision du Conseil fédéral est une «injustice criante», qui risque de mettre encore plus à mal un secteur déjà fortement fragilisé par la crise. La perte de chiffre d’affaires pour les mois de mars et avril oscille selon lui entre 50% et 100% en fonction des enseignes, certaines ayant développé la vente en ligne ou la livraison à domicile, d’autres non. «Compte tenu des marges infimes, la grande majorité des libraires a renoncé à contracter un prêt de la Confédération», souligne Olivier Babel.

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Egalement signataire de la pétition, Pascal Vandenberghe, patron des librairies Payot, a de son côté écrit au ministre de la Santé Alain Berset la semaine dernière. Il plaide pour une réouverture généralisée du secteur livre le 11 mai, afin de garantir une équité de traitement et surtout de laisser le temps aux enseignes de se conformer aux exigences sanitaires. «Rouvrir prématurément les magasins, c’est se tirer une balle dans le pied, estime-t-il. Les charges repartiraient immédiatement à la hausse sans garantie que les revenus suivent.»

En attendant la réouverture, le patron peaufine son plan de sécurité: plexiglas aux caisses, masques en tissu pour les salariés, système de filtrage et gel hydroalcoolique à l’entrée. A défaut d’instructions détaillées émanant de Berne, les librairies s’inspirent des restrictions mises en place dans les magasins alimentaires. «Faut-il laisser les clients consulter les livres? Le port du masque sera-t-il obligatoire? De nombreuses questions demeurent en suspens», pointe Olivier Babel.

«L’une des meilleures thérapies»

Depuis la reprise des ventes en ligne la semaine dernière, Payot enregistre quatre à cinq fois plus de commandes que d’ordinaire. Paradoxalement, la crise n’a-t-elle pas mis en valeur l’utilité du livre? Pascal Vandenberghe demeure prudent. «La perception du livre comme échappatoire, comme nourriture mentale de première nécessité diffère passablement d’un bout à l’autre du pays. En Suisse alémanique, il est considéré comme un bien de consommation comme un autre.»

Pour Claire Renaud, propriétaire de la petite librairie Atmosphère, à l’orée de la Vieille-Ville à Genève, la lecture reste «l’une des meilleures thérapies» pour l’esprit, particulièrement en ces temps de confinement. Après bientôt un mois et demi de fermeture, la stratégie de survie que cette libraire indépendante a développé atteint ses limites. Sans employé, Claire Renaud a continué de livrer ses clients à travers le canton avec l’aide de deux amis. Une maigre consolation. «Les ventes en ligne rapportent entre 15 et 20% du chiffre d’affaires habituel, souligne-t-elle. Il ne faudrait pas que cette situation dure trop longtemps, le 11 mai c’est l’extrême limite.»