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La centrale de Mottec, construite en 1954, doit être réhabilitée. Mais les moyens manquent pour une remise à neuf complète.
© OLIVIER MAIRE

Energie

En crise, les barrages suisses s’infligent une cure d’austérité

Gel des investissements, production en chute libre, projets stoppés: l’hydroélectricité helvétique traverse une tourmente sans précédent. Enquête sur un fiasco

La merveille repose dans une caverne, à quelques mètres du château de Chillon. Avec ses pompes géantes baptisées Adeline et Heidi, son générateur de quelque 340 tonnes et ses parois de 60 mètres de haut, la nouvelle centrale de Veytaux est un prodige, digne des grandes heures de l’hydroélectricité suisse.

L’ouvrage est inauguré ce jeudi, en présence des autorités vaudoises, fribourgeoises et fédérales. Mais les flon-flons resteront discrets. Car Veytaux arrive au pire moment, sur un marché sinistré. Depuis le lancement du projet en 2007, le prix de l’électricité en Europe a presque été divisé par quatre. Les administrateurs de la centrale ont même songé à arrêter le chantier en 2013. Avant de conclure qu’il serait moins cher de l’achever quand même.

En 2013: L’eau du Léman contribuera mieux à la stabilité électrique en Europe

«La situation est critique»

Sous sa forme actuelle, Veytaux est une version réduite: le plan initial prévoyait une super-centrale à 1,5 milliard de francs. L’aménagement n’a finalement coûté que 300 millions de francs. Mais même ainsi, son électricité n’a aucune chance d’être rentable sur le marché européen. Le maître d’œuvre du chantier, Alpiq, s’attend à des premières années «difficiles sur le plan économique».

Pour limiter les pertes, l’entretien du complexe qui alimente Veytaux a été réduit de plus de moitié par rapport à ce qui était budgété au départ. «Parce que la situation économique est vraiment critique», résume Nicolas Rouge, responsable de la centrale chez Alpiq.

Le 21 mai, les Suisses voteront sur une première tranche d’aide aux barrages. La Stratégie énergétique 2050 prévoit 600 millions sur cinq ans pour la «grande hydraulique», ainsi que 55 à 60 millions annuels d’aides à l’investissement. Presque une paille en regard des pertes abyssales du secteur: 1,4 milliard en 2015, 900 millions en 2016, selon un grand acteur de la branche, qui pronostique un déficit total de 1,5 milliard en 2018 si les prix du marché restent ce qu’ils sont.

L'opposition de Pascal Couchepin, précisément sur la question des barrages: «Je dis non au subventionnement généralisé»

Production en berne

Aujourd’hui, cette crise se fait sentir sur le terrain. En 2016, la production des barrages suisses a baissé de 8%, selon l’Office fédéral de l’énergie. Pour la première fois, la Suisse a importé plus de courant qu’elle n’en a exporté sur une année. Depuis 2010, chaque Vaudois a perdu 1319 francs à cause de la baisse des actions du canton et des communes dans les compagnies hydroélectriques, calculaient l’an dernier les spécialistes du think tank libéral Avenir Suisse.

L’effet le plus visible de ce coup de froid, c’est le gel des investissements. Les barragistes n’ont tout simplement plus l’argent nécessaire pour remplacer leurs vieilles installations. «Si aujourd’hui il fallait réinvestir dans toutes les centrales, beaucoup s’arrêteraient», affirme le conseiller national valaisan Yannick Buttet.

Mottec, dans le Val d’Anniviers, est l’un de ces chefs-d’œuvre électriques en péril. La centrale a été conçue en 1954 et ses turbines sont à peine plus jeunes. En 2011, le groupe numéro deux a surchauffé, nécessitant dix mois de réparations. «A 60 ans, cette machine est en fin de vie, constate le directeur de l’aménagement Georges-Alain Zuber. C’est comme si vous aviez une crise cardiaque: vous êtes en sursis.»

Un nouvel alternateur a été commandé pour quelque 4 millions de francs. Il faudrait 31 millions pour réhabiliter les trois machines. Trop pour l’exploitant, les Forces motrices de la Gougra: l’investissement est aujourd’hui «en stand-by», selon Georges-Alain Zuber.

Avant, on prenait soin des turbines comme d’une voiture de collection. Aujourd’hui, on attend les pannes et les fuites plutôt que de les anticiper

Un ingénieur valaisan

Les machines ne sont pas le seul souci à Mottec. La conduite qui amène l’eau de la centrale dans la plaine date de 1908. C’est un aqueduc primitif taillé dans la montagne, qui amène l’eau lentement. Trop lentement pour le marché actuel, où la production doit être lancée en un éclair, pour profiter des rares moments où les prix sont favorables. Un projet de nouveau tunnel existe, mais lui aussi est trop cher: 85 millions.

Quant à la réfection complète de l’aménagement, elle a été revue à la baisse. Au lieu de tout refaire pour quarante ans, comme avant, l’exploitant se contentera d’une rénovation limitée, pour vingt ans.

Travaux abandonnés

Ailleurs, le problème se répète. Les machines vieillissent, les investissements attendent, les exploitants taillent dans l’entretien. «On vit encore avec ce qu’on a fait dans le passé», ajoute Nicolas Rouge d’Alpiq. D’ici quelques années, la réduction de l’entretien devrait réduire les disponibilités des installations.

Certaines sont déjà à l’arrêt. En Valais, des microfissures ont été repérées dans la conduite forcée qui relie Fionnay à Nendaz. Elle est vide depuis un an et vu la conjoncture, les actionnaires ne sont pas pressés de la réparer.

Un peu partout, les barragistes ont choisi d’espacer les cycles de maintenance et de reporter les réhabilitations. Les travaux qui ne paraissaient pas indispensables à la sécurité ont été abandonnés. Les centrales les plus anciennes et les moins rentables ont souffert plus que les autres. Un ingénieur qui a longtemps travaillé à leur entretien résume: «Avant, on prenait soin des turbines comme d’une voiture de collection et on se battait pour chaque goutte d’eau. Aujourd’hui, on attend les pannes et les fuites plutôt que de les anticiper.» Personne ne doute que les économies d’aujourd’hui se paieront plus tard.

Lire aussi: Les sept erreurs qui ont coulé les barrages suisses

20% d’effectifs en moins

Ces trois dernières années, Hydro-Exploitation, un prestataire de services pour les propriétaires de barrages, a supprimé une centaine de postes, soit 20% de ses effectifs, en profitant des départs naturels. Les mécaniciens et électriciens, longtemps sédentaires et très attachés à leur lieu de travail, doivent désormais se montrer flexibles et nomades. Leur agenda ne cesse d’évoluer pour s’adapter à un marché qui définit des fenêtres de turbinage de plus en plus brèves et précises. «Ils ont le sentiment désagréable de réagir aux instructions des traders», explique l’ingénieur précité.

On observe enfin un arrêt général des nouveaux projets. Annoncée en fanfare en 2008, la construction d’un barrage de 87 mètres à Fah près de Zwischbergen, au Simplon, a été abandonnée. Le rêve d’une centrale géante reliant Riddes et la Grande Dixence (projet Rhôdix) est remisé aux oubliettes. Longtemps bloqué, le projet de barrage sur le Rhône à Massongex (coût estimé: 250 millions) a été revu à la baisse dans l’attente d’éventuelles subventions.

Même la ville de Lausanne retarde la réfection, pour 200 millions de francs, de son barrage de Lavey qui date de 1950. «Ce projet ne porte aucune atteinte à l’environnement, au contraire, il permet de minimiser celles de l’aménagement actuel, précise le municipal Jean-Yves Pidoux, responsable des services industriels. Il a été reconnu d’intérêt national, mais pour des raisons économiques, il ne se fait pas pour l’instant.»

Tous les scénarios élaborés à Berne fixent comme objectif l’augmentation de la production hydroélectrique. C’est aussi le cas de la Stratégie énergétique 2050 soumise au vote le 21 mai. Mais comment faire si les entreprises ne peuvent plus investir? «Il y a cinq ans, j’ai dit à la Conseillère fédérale Doris Leuthard que nous allions dans le mur si nous ne soutenions pas la force hydraulique, souligne l’ancien conseiller d’Etat valaisan Jean-Michel Cina. Mais les problèmes se sont accentués dans l’intervalle et la Stratégie 2050 ne suffira pas. Il faudra d’autres mesures si nous voulons maintenir une production hydraulique en Suisse.»

Les producteurs étranglés

Certaines voix critiques pensent que les électriciens exagèrent la gravité de la crise. Pour obtenir des subventions, et effacer les ardoises gigantesques de leurs nouvelles centrales. D’ailleurs, malgré les déficits qui s’accumulent, presque aucune installation n’a fermé. La raison est simple: dans l’hydraulique, mieux vaut produire à perte que de ne rien produire. Tourner coûte que coûte, pour rembourser les emprunts bancaires, et payer les droits d’eau fixes dus aux communes et aux cantons qui abritent les ouvrages.

Pour l’instant donc, la crise se voit peu. Mais plus le temps passe, plus elle risque de s’aggraver. Car les contrats à terme conclus sur la base de prix anciens, plus favorables, s’éteignent progressivement, étranglant les gros producteurs. «Plus vous avancez et moins vous avez d’oxygène», résume un fonctionnaire qui suit de près l’industrie.

Il faut un certain nombre d’heures de production par an pour que des centrales soient rentables, et on ne sait pas combien il y en aura

Michael Wider, Alpiq

Les centrales géantes de Nant de Drance (Alpiq, démarrage prévu en 2019) et Linth-Limmern (Axpo) risquent de se transformer en gouffre financier. Linth a déjà valu une perte de 500 millions à Axpo l’an dernier, lors de sa mise en service, pour tenir compte de sa perte de valeur.

En vidéo: Présentation de la centrale de Linth-Limmern par l’exploitant Axpo (en Allemand).

«Ces deux centrales sont des monstres, pour l’instant totalement surdimensionnés, estime le conseiller national Roger Nordmann (PS/VD). Elles peuvent consommer un quart de l’électricité suisse lorsqu’elles pompent, et produire un quart lorsqu’elles turbinent!»

Point d’interrogation

Le grand espoir, bien sûr, est que l’hydraulique suisse redevienne rentable grâce à une remontée des prix et à la sortie du nucléaire en Allemagne. Mais quand? A Berne, l’Office fédéral de l’énergie ne prévoit aucune amélioration avant 2022. D’ici là, le développement rapide des technologies (nouvelles formes de stockage de l’électricité, maisons autonomes) pourrait rendre les grandes centrales de pompage-turbinage définitivement obsolètes.

«Physiquement, personne ne doute de leur utilité», estime Michael Wider, directeur pour la production d’électricité en Suisse chez Alpiq. Le pompage-turbinage permet en effet de stocker des réserves d’énergie en amenant l’eau dans les lacs d’accumulation, et de produire à volonté lorsque le solaire et l’éolien flanchent à cause de la météo. «Mais il faut un certain nombre d’heures de production par an pour qu’elles soient rentables, et on ne sait pas combien il y en aura. C’est le grand point d’interrogation.»

Heinz Karrer, l’ancien patron d’Axpo, aujourd’hui président du lobby patronal Economiessuisse, estime «plus que probable» que la rentabilité puisse à terme être assurée, grâce à la durée de vie très longue de ces centrales – Linth-Limmern a une concession lui permettant de tourner jusqu’en 2095.

La Suisse a-t-elle englouti des milliards dans des «éléphants blancs», dépassés avant même d’être mis en service? L’avenir le dira. Mais pour Patrick Dümmler, le spécialiste d’Avenir Suisse, une chose est claire: «On a investi beaucoup, beaucoup d’argent dans un futur incertain.»

Notre éditorial: Le «grounding» des barrages, un fiasco suisse


Les chiffres clé de l’hydroélectricité suisse

  • L’hydraulique produit 60% de l’électricité suisse.
  • Le secteur emploie quelque 5370 personnes.
  • La Suisse compte 643 centrales hydroélectriques d'une puissance supérieure à 300 kW, et 783 minicentrales.
  • 75% de leur production est «hors marché», c’est-à-dire plus chère que le prix européen.
  • En 2015, le secteur a versé 550 millions de francs de taxes aux cantons et communes.


Protectionnisme light pour sauver les barrages

Comment combler les centaines de millions de francs de pertes que subissent chaque année les exploitants des grands barrages suisses? Leur lobby Swisselectric a lancé une première offensive il y a quelques jours en demandant une surtaxe sur l’électricité censée garantir la sécurité d’approvisionnement du pays. Echec de la proposition, qui a été écartée par la commission de l’énergie (CEATE) du Conseil national le 25 avril. «Personne aujourd’hui ne soutient une surtaxe», affirme Eric Nussbaumer (PS/BL), membre de la commission.

Une proposition inspirée par le lobby des SI

Les parlementaires ont riposté avec leur propre proposition, inspirée par le lobby des services industriels des villes, Swisspower, dont Eric Nussbaumer est porte-parole. A l’avenir, les consommateurs dits captifs (qui consomment peu de courant et paient un tarif administré) recevront uniquement de l’électricité issue de centrales hydrauliques suisses. Celles-ci auront ainsi un accès privilégié à un marché domestique protégé et à des prix garantis, fixés en fonction des coûts d’exploitation, et presque deux fois plus élevés que ceux du marché européen.

«Ce n’est pas une surtaxe, mais ça va amener assez d’argent aux producteurs suisses», précise Eric Nussbaumer, qui ne veut pas citer de chiffres sur les montants ainsi générés. «Pour Alpiq et Axpo (les plus gros producteurs suisses, ndlr), cela apporte une petite sécurité, ils vont pouvoir vendre leur production d’énergie renouvelable à un prix juste.» Et recommencer à investir – un peu.

Bras de fer en vue

Mais à moyen terme, cette mesure risque de ne pas suffire. Il faudra un nouveau «design de marché», promis par Berne à l’horizon 2020, afin de renflouer le secteur. Un modèle qui tient la corde semble être celui du «marché de capacité» promu par le producteur bernois BKW: un dédommagement aux exploitants de barrage pour ne pas vider leurs lacs de retenue pendant l’hiver, lorsque la Suisse consomme le plus.

Sitôt passée la votation sur l’énergie du 21 mai, cantons urbains et régions de montagne se livreront un bras de fer sur la redevance hydraulique. Les premiers, propriétaires des sociétés qui exploitent les barrages, et impatients de diminuer leurs coûts de production, souhaitent réduire les droits d’eau perçus par les seconds. Le Conseil fédéral devrait proposer un projet avant l’été.

Lire aussi: Des barrages suisses sont à vendre: comment en est-on arrivé là?

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