Huit septembre 1790: Hildebrand Schiner, gouverneur haut-valaisan de Monthey, est chassé par une horde de paysans en révolte, sous la conduite de Pierre-Maurice Bellet, dit le gros Bellet. Aujourd'hui, un descendant du gros Bellet, Jean-Jacques Rey-Bellet, siège au gouvernement cantonal. Il est même, dans le Haut-Valais, le plus populaire des trois ministres francophones, grâce notamment à de judicieuses inaugurations de bouts de route, ponts vertigineux et autres paravalanches. La guerre, pourtant, entre Haut et Bas-Valaisans, connaît depuis quelques semaines une flambée inhabituelle. La faute, on le sait, à un postulat gag du socialiste Gabriel Bender et du radical Narcisse Crettenand, qui demande la séparation du Valais en deux demi-cantons.

Les pieds dans la Raspille

Postulat gag, certes, mais la mayonnaise a pris et le thème de la scission s'est durablement invité dans la campagne pour le Conseil d'Etat, qui s'ouvre ces jours-ci. On a vu par exemple, lors de la primaire chez les PDC du Haut – les noirs –, le conseiller national Jean-Michel Cina, opposé à un authentique citoyen de Brigue, Louis Ursprung, tempêter contre la géographie érigée en critère politique. Cina a le tort, en effet, d'avoir quasiment les pieds dans la Raspille, ce filet d'eau qui sépare, le long des vignes de sa commune de Salquenen, les parties francophone et germanophone du canton, et nombre de Haut-Valaisans ne le considèrent pas comme un des leurs.

«Ils sont fous ces R…»

Les réactions violentes ont succédé aux réactions violentes, spécialement dans le Haut-Valais, où certains jouent les irréductibles: «Spinnen Sie, diese R…», «Ils sont fous ces R…»: la plume du PDC de Conches Werner Lagge ne met évidemment pas en doute la santé mentale des légions romaines, mais de cette majorité romande qui, «au parlement, humilie la petite bande haut-valaisanne» et qui «prône d'un côté une Europe unie et de l'autre un canton divisé».

On sent ressurgir non-dits, méfiance mutuelle, paranoïa réciproque accumulés depuis un millénaire. Depuis la donation de la vallée du Rhône à l'évêque de Sion par la Bourgogne en 999, qui constitue l'acte de naissance officiel du Valais. Dès lors, batailles feront rage entre un Bas-Valais sous influence savoyarde et un Haut-Valais dépendant de Sion – il y aura même une défenestration d'évêque. La frontière, alors, n'est pas la Raspille, mais la Morge, près de Conthey (à quelques kilomètres de Sion, en direction de Martigny), et le Haut-Valais ne compte donc pas que des germanophones. En 1475, après la bataille de la Planta, le Bas-Valais passe sous une domination haut-valaisanne qui durera jusqu'en 1798, lorsque la Diète établit une égalité de droits entre les deux parties du canton.

Avortement et «Nouvelliste»

Le postulat Crettenand-Bender touche également, mais cette fois volontairement, un autre point sensible: celui de la répartition des forces politiques. «Canton unique = parti unique», dénoncent les trublions. Depuis le XIXe siècle en effet, les conservateurs du Valais romand se sont appuyés sur leurs homologues haut-valaisans, proportionnellement plus forts, pour régner en maîtres. La fameuse forteresse PDC du Valais romand n'est en réalité plutôt qu'une solide chapelle: socialistes et radicaux réunis pèsent plus lourd, ce que le sociologue de Fully résume par une formule provocante: «La majorité des lecteurs du Nouvelliste sont favorables à l'avortement.»

De cinq à sept nains

Ce système, qui permet au PDC romand d'occuper deux sièges sur cinq au Conseil d'Etat avec une force électorale d'environ 25%, est en train de se retourner contre lui. En 2009, le siège socialiste, en mains haut-valaisannes, devrait retourner chez les camarades romands, trois fois plus nombreux. La seule façon de garantir alors les deux sièges haut-valaisans serait que le PDC romand cède un de ses fauteuils. C'est un PDC jaune du Haut, le ministre des Finances en personne, Wilhelm Schnyder, qui a le premier formulé publiquement l'équation il y a quelques semaines. Mais aujourd'hui, il propose une autre variante: «La seule solution passe par un élargissement du Conseil d'Etat à sept membres, avec la garantie pour chacune des trois régions, Bas, Centre et Haut, d'avoir au moins deux représentants.» Pour Wilhelm Schnyder, la présence de deux Haut-Valaisans au gouvernement ne saurait se discuter: «Le Valais francophone est certes plus fort économiquement, mais le Valais germanophone est plus proche de la majorité alémanique du pays, ce qui est un atout considérable, spécialement lorsqu'il s'agit de négocier avec la Confédération. On a plus de poids si on s'exprime en patois germanique. On l'a vu avec le Lötschberg, qui profitera d'ailleurs non seulement au Haut-Valais, mais à tout le canton.»

Un fusil à deux coups

C'est précisément contre cette répartition mécaniquement géographique que s'insurge Gabriel Bender: «Le Valais est une Confédération de districts et le Conseil d'Etat, comme le Conseil fédéral, fonctionne selon le principe de la formule magique.» A quoi son homonyme Léonard Bender, président des radicaux, rétorque que «le respect des minorités, ce n'est pas un calcul mathématique, c'est une maxime politique qui fait partie de notre patrimoine aussi bien suisse que valaisan. Bien sûr, longtemps, en s'appuyant sur les jaunes et les noirs, le PDC romand a pu s'assurer le pouvoir, mais aussi garantir la représentation de la minorité haut-valaisanne. Et là, ça avait une utilité publique et sociale. On peut dire la même chose aujourd'hui du siège socialiste haut-valaisan, qui est un fusil à deux coups: il permet une représentation de la gauche et assure le deuxième siège haut-valaisan.»

Witz haut-valaisan

Reste qu'il y a au moins un candidat au Conseil d'Etat, l'écologiste Georges Darbellay, qui refuse «de balayer l'idée d'une scission d'un revers de la main. Un malaise réel existe, il faut étudier le problème à fond, pour défendre l'unité en connaissance de cause et non par atavisme. La preuve du malaise, par exemple, on la voit dans ce witz haut-valaisan qui rappelle que le poste de médecin cantonal est occupé par un Romand et celui de vétérinaire par un germanophone…» Wilhelm Schnyder partage l'idée d'une mise à plat, au moins sur un sujet: «Les flux financiers. Les Haut-Valaisans sont persuadés que la majorité de l'argent part dans le Bas-Valais et les Bas-Valaisans ont la certitude du contraire. Mon nez de chasseur me dit que l'équilibre est respecté.» Quant à l'idée des postulants, qu'une partition du canton permettrait de substantielles économies en supprimant les doublons dus au bilinguisme, elle fait bondir Léonard Bender: «Doit-on supprimer un canton comme on délocaliserait une entreprise non rentable? Le vivre ensemble et le fédéralisme ont un prix. Ce n'est pas parce que quelques meubles sont mal agencés qu'il faut brûler toute la maison.»

Serbes et Kosovars

D'autres, comme Thomas Antonietti, Haut-Valaisan d'origine tessinoise et conservateur des collections ethnologiques à l'Etat du Valais, craignent ouvertement un dérapage: «Il faut que cette question reste un sujet politique et ne pas y mêler des problèmes ethniques. Il y a derrière tout cela des forces politiques qui ont intérêt à mettre en avant la rivalité entre Haut et Bas, alors qu'il s'agit d'un problème de subventions et de représentativité politique.» Même avis chez Stéphane Andereggen, l'homme qui, chaque jour, comme correspondant du Walliser Bote dans le Valais romand, tente d'expliquer les bizarreries des Welches aux Haut-Valaisans: «Il faut faire attention avec l'histoire, ne pas imiter Serbes et Kosovars qui remontent jusqu'au Moyen Age et comptent les batailles perdues et gagnées. L'histoire est un supermarché où chacun ne prend que ce qui lui convient.»

Paris-Berlin

La plus grande difficulté peut-être vient de ce que cette différence entre Haut et Bas, que personne ne nie, peut donner lieu à toutes les interprétations. Chacun a son idée. Pour Thomas Antonietti, «les Valaisans romands peuvent reconnaître Paris comme capitale culturelle, mais vous n'entendrez jamais un Haut-Valaisan dire que sa capitale culturelle est Berlin. Les Haut-Valaisans considèrent plutôt qu'il y a la Suisse romande, la Suisse alémanique, et le Haut-Valais. Cela tient au fait que, jusqu'en 1912 et la percée du Lötschberg, il n'y avait aucune liaison directe avec la Suisse alémanique. Berne est le plus important canton limitrophe. Or, depuis que les Bernois ont choisi la Réforme, les Haut-Valaisans ont tout fait pour que les contacts soient le plus rares possible, avec Fribourg comme université, et pas Berne.»

Un peuple de caissiers

Stéphane Andereggen a une autre explication: «Le boom économique des années 50 n'a pas été le même d'un côté ou de l'autre de la Raspille. Le président de la commune de Niederwald, par exemple, m'a raconté qu'il travaillait six mois par année comme instituteur dans son village, et, les autres six mois, allait tenir la comptabilité dans une entreprise de fruits et légumes à Saxon. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu l'inverse. Le développement touristique, aussi, s'est fait de manière différente: il n'y a pas eu chez nous, à quelques exceptions près, la même folie des grandeurs que dans le Bas-Valais. Bien sûr, Zermatt n'est pas une terre sainte, et il y a eu l'affaire Loretan, mais, en général, nous sommes plus parcimonieux, ce qui explique pourquoi, dans le Valais romand, les associations, les sociétés, les fanfares confient souvent leur caisse à un Haut-Valaisan expatrié. Sans parler du Département des finances…»

Bender de Zermatt

Pour Wilhelm Schnyder enfin, le fossé vient «de la méconnaissance frappante que chacune des deux parties a de l'autre. Les Haut-Valaisans, par exemple, connaissent Derborence, les vignes et les reines, c'est un peu tout. Ils n'ont pas ou peu conscience que le Valais romand est aussi une terre paysanne et montagnarde. Les Bas-Valaisans, eux, ne connaissent pas mieux le Haut-Valais.» Ce qui est bien dommage en effet. Une consultation de l'armorial valaisan nous apprend par exemple que les Bender sont d'origine haut-valaisanne, de Zermatt plus précisément, et qu'ils se sont installés à Fully vers le XVe siècle. Avant ou après la bataille de la Planta?