Lorsque a éclaté la crise des fonds en déshérence, dans la seconde moitié des années 90, le parlement fédéral s'est trouvé fort démuni. Il devait constater que, faute de contacts suffisants, il était mal armé pour intervenir au niveau parlementaire. C'était d'autant plus dommageable que l'homme qui menait la charge contre la Suisse était un membre du Sénat américain, Alfonse d'Amato. A l'époque, les liens entre politiciens suisses et américains étaient assez distendus. Pour désamorcer la crise des fonds en déshérence, deux radicaux, François Lœb et Lili Nabholz, prirent leur bâton de pèlerin pour aller plaider la cause de la Suisse outre-Atlantique. Cette affaire a servi de leçon. Un groupe parlementaire Suisse-Etats-Unis s'est constitué l'an dernier. Présidé par le conseiller aux Etats Peter Briner (PRD/SH), il ne bénéficie d'aucun soutien de l'Etat. Il compte une quarantaine de parlementaires de tous les partis et a noué des contacts avec un mouvement similaire issu de la Chambre des députés, le «Friends of Switzerland Caucus». Peter Briner détaille les activités et les buts de ces échanges encore très sporadiques.

Le Temps: Dans quel contexte ce groupe parlementaire a-t-il été constitué?

Peter Briner: Nous avons voulu développer des contacts non bureaucratiques avec des partenaires au Congrès américain, leurs collaborateurs et l'administration afin d'éviter la résurgence de malentendus et d'irritations comme nous en avons vécu dans les années 90. Il est clair que l'affaire des fonds en déshérence en constitue la toile de fond. Le secrétaire d'Etat Franz von Däniken m'a approché en 2001 pour me demander s'il ne serait pas raisonnable de créer un tel lien parlementaire. Je me suis rendu aux Etats-Unis en 2002 pour nouer les premiers contacts.

– Qu'est-ce qui vous a motivé à entreprendre ces démarches?

– J'avais eu l'occasion d'étudier aux Etats-Unis et c'est là que j'ai eu mon premier job. Les Etats-Unis restent un grand marché d'exportation et j'ai toujours aujourd'hui un petit mandat dans ce pays. Mais comme j'ai entre-temps siégé au Conseil d'Etat de mon canton (ndlr: de 1987 à 1999), mes contacts se limitent à des relations personnelles.

– Quelles sont les activités de ces deux groupes parlementaires?

– Notre objectif est d'organiser une fois par année une rencontre entre une délégation de chacun de nos deux groupes. Nous nous sommes rencontrés deux fois jusqu'à maintenant. La première fois, nous avons parlé de la lutte contre le terrorisme international, du fonctionnement de notre place financière, de la sécurité intérieure américaine et, bien sûr, de la guerre en Irak. La seconde fois, c'était dans le cadre du World Economic Forum de Davos. C'était assez informel en raison de l'agenda surchargé des uns et des autres. Ces activités sont recensées dans un rapport que nous présentons aux commissions de politique étrangère.

– Quelle position la délégation suisse défend-elle à propos de l'Irak?

– Chaque membre de la délégation défend son propre point de vue. Elle ne délivre pas de message commun. Nous parlons ouvertement et n'avons pas d'égard diplomatique à prendre en considération. De leur côté, les Américains émettent leurs idées sur ce qu'ils attendent de l'Europe. Je constate qu'ils acceptent notre point de vue lorsque nous disons ce qui nous déplaît. J'ai eu l'occasion de leur dire qu'on a parfois le sentiment que les Etats-Unis oublient qu'il existe d'autres pays.

– La place financière suisse était la cible des critiques des Américains à l'époque des fonds en déshérence. Est-elle mieux perçue aujourd'hui?

– Je le pense. Les négociateurs de notre administration sont parvenus à dissiper de nombreux malentendus. Nous collaborons à la mise en œuvre des mesures de la Financial Action Task Force (FATF) et sommes reconnus comme partenaires fiables. L'ancien secrétaire d'Etat Stuart Eizenstat avait lui-même déclaré que les Etats-Unis n'avaient pas de quoi montrer la place financière suisse du doigt, car, sinon, ils devraient adresser les mêmes reproches à leur propre place financière. Cette affaire est donc réglée. C'est un des avantages que l'on peut mettre au compte de l'administration Bush.

– Comment suivez-vous la campagne électorale?

– Notre vice-présidente, Barbara Haering, a été nommée observatrice officielle de l'OSCE. En ce qui me concerne, je me rendrai à New York à la fin octobre. Je suis invité en tant que président de la CPE dans le cadre de l'assemblée générale de l'ONU.

– De quel côté votre cœur politique balance-t-il? Bush ou Kerry?

– Par ma sensibilité politique, je serais plutôt un républicain. Mais, et ce n'est un secret pour personne, la personnalité de Bush passe assez mal en Europe à cause de l'Irak. Cela dit, je ne pense pas que les démocrates résoudraient cette crise autrement. De plus, une administration démocrate serait mauvaise pour l'économie, notamment pour l'économie suisse, car elle impliquerait davantage de protectionnisme, peut-être davantage d'impôts. Je suis donc dans le doute.

– Et si vous aviez la possibilité de voter?

– Si j'étais Américain, j'ignore franchement pour qui je voterais. Il faut dire que l'on analyse la situation différemment si l'on est sur place. Si l'on est la plus grande puissance au monde, il est sans doute normal qu'on le démontre une fois ou l'autre, sinon ce pouvoir reste abstrait.

– Le résultat de l'élection aura-t-il une influence sur la construction européenne?

– Peut-être que certains gouvernements européens salueraient un changement de pouvoir. L'administration Kerry mènerait peut-être une politique étrangère plus internationale et serait plus sensible aux autres cultures ou à l'écologie.

– Le libéralisme de Ronald Reagan avait une forte influence en Europe. Qu'en est-il de celui de Bush?

– Il y a une grande différence entre leurs présidences. Ronald Reagan a déclenché une dynamique qui a permis de relancer la croissance en réduisant les impôts. Cette croissance a compensé les déficits budgétaires induits par ces baisses d'impôts. George W. Bush, qui n'a pas le même charisme, n'a pas besoin de libéraliser l'économie américaine. Son budget de guerre n'est pas un désavantage pour l'industrie d'armement, mais c'est un handicap pour sa politique financière.