Fermeture des frontières, préférence indigène à l’embauche, moins de travailleurs frontaliers, moins de taxes… Autant de mantras que la droite populiste tessinoise répète depuis des années. Alors que les conséquences économiques s’annoncent dévastatrices, la crise du coronavirus lui profitera-t-elle?

Lorenzo Quadri, conseiller national et flamboyant rédacteur en chef du dominical de la Ligue des Tessinois, Il Mattino della domenica, espère que la population retiendra deux aspects de la pandémie: «Cette crise a été accentuée par la globalisation, la libre circulation et l’ouverture des frontières. Elle a mis en évidence la dépendance du Tessin en particulier, et de la Suisse en général, envers l’étranger.»

La tentation de l’isolement

Le risque d’une autre pandémie n’étant pas exclu, Lorenzo Quadri ne voit qu’une solution pour se protéger: s’isoler au maximum. «La situation dramatique qu’a connue le Tessin – où il y a une semaine l’on comptait un cinquième des décès liés au Covid-19 du pays – est due à sa frontière perméable avec l’Italie, affirme-t-il. Les autres cantons frontaliers tels que Genève ont aussi été davantage touchés.»

Lire aussi: L’inquiétude monte au Tessin

Sur le front politique, la Ligue des Tessinois compte maintenant se battre pour la formation de personnel médical résident et pour l’annulation des taxes écologiques. «Avec la situation économique qui s’annonce, on ne peut pas se permettre ces dépenses», estime Lorenzo Quadri. La Ligue continuera par ailleurs à se mobiliser pour favoriser l’embauche de travailleurs indigènes et pour combattre un accord-cadre avec l’Union européenne (UE). «La libre circulation est-elle plus importante que la santé publique?» questionne le conseiller national.

La menace du chômage

Enfin, elle défendra l’initiative de l’UDC «Pour une immigration modérée» qui devait être votée le 17 mai et dont le report a été annoncé «pour des raisons politiques évidentes». Conseiller national et président de l’UDC tessinoise, Piero Marchesi fait quant à lui valoir que, partout, le chômage augmentera. «Nous devons nous préparer comme le feraient de bons pères et de bonnes mères de famille qui pensent d’abord à leurs enfants. L’ère de l’immigration sans critères et de la tolérance excessive envers nos voisins et l’UE doit prendre fin.»

Lire aussi: Mal en point, la Lega projette sa réforme

Au niveau cantonal, le parti conservateur militera pour soutenir les travailleurs résidents et les entreprises les employant. «Depuis des années, nous répétons que la libre circulation a permis à l’économie de préférer les étrangers aux travailleurs tessinois, argumente Piero Marchesi. Désormais, l’ampleur du problème devrait être perçue par les partis qui en ont toujours fait l’éloge.» L’UDC a également préparé une série de propositions fiscales pour soulager les entreprises et la classe moyenne.

Instrumentalisation de la crise

La droite populiste tessinoise sortira-t-elle gagnante de la crise? «Si ses supporters seront renforcés dans leurs convictions, les autres ne seront pas forcément plus sensibles à sa rhétorique», estime le politologue Nenad Stojanovic. Selon lui, tout dépend de la manière dont les partis instrumentaliseront la crise pour promouvoir leur vision du monde et influencer l’agenda politique.

Lire aussi: Le Tessin déclare l’état de nécessité

«Au Tessin, la Ligue des Tessinois monopolise le discours politique sur les travailleurs frontaliers, lesquels ont mauvaise presse, soutient Nenad Stojanovic. Alors qu’en Romandie ou à Bâle, tel n’est pas le cas; la droite populiste ne domine pas la scène et les frontaliers n’y sont pas aussi mal perçus, même si le dumping salarial y existe aussi.»

L’influence de l’Italie

«Pour l’instant, dans les cantons où des échéances électorales avaient lieu ces semaines – Genève, Jura, Saint-Gall, Thurgovie –, on n’a pas assisté à une montée de l’UDC, mais plutôt à la poursuite de la progression des Verts et des socialistes», constate le politologue, ajoutant qu’il est fort probable que la situation de la Péninsule voisine aura un impact au Tessin. «Les Tessinois regardent beaucoup la télévision italienne, ce qui explique en partie leur inquiétude plus forte qu’au nord des Alpes.»

Enfin, le canton risque-t-il de se replier davantage sur lui-même? «Encore plus de repli serait difficile! Depuis trente ans, avec l’arrivée de la Lega, lors de toutes les votations concernant l’ouverture – aux Nations unies, à l’Europe, aux étrangers –, les Tessinois se sont montrés parmi les plus conservateurs du pays, alors qu’auparavant, ils faisaient partie des plus progressistes», conclut Nenad Stojanovic.