Valais

La crise des résidences secondaires étouffe la vallée d’Illiez

Malgré une recherche de fonds désespérée, la société Télémorgins est menacée de faillite. Les difficultés de la vallée d’Illiez montrent comment les résidences secondaires ont affaibli les stations de ski des Alpes

Président de Télé Champéry, Pierre-Ignace Exhenry raccroche précipitamment: «Je ne peux rien vous dire.» Sur d’autres portables, personne ne répond. Dans la vallée d’Illiez, le contexte est tendu. Pour les représentants des communes et des remontées mécaniques, les séances de travail se succèdent. Après quatre Noëls sans neige et 4,5 millions de francs de pertes, Télémorgins est sérieusement menacé de faillite. La société devrait communiquer sur son avenir dans les prochaines heures. Pour Fabrice Donnet-Monay, président de la commune et administrateur de la société, «nous vivons une crise et nous essayons d’en faire une opportunité».

Lire notre éditorial: Et si la Lex Weber était arrivée trop tard? 

Chaînon important du domaine des Portes du Soleil, le vétuste télésiège de la Foilleuse est resté fermé tout l’été. Ces quatre derniers mois, Télémorgins a recueilli plus d’un million de francs de promesses de don pour mettre à jour ses installations. D’abord estimés à 1,8 million, les travaux ont été réévalués à 2,2 millions de francs. S’ils ne sont pas réalisés avant l’échéance de la concession, en décembre, l’Office fédéral des transports n’entrera pas en matière sur une prolongation. «Nous ne savons pas si le télésiège tournera cet hiver mais nous y travaillons», dit Fabrice Donnet-Monay. Il soupire: «Seul, cet argent ne suffira pas à sauver la société.»

Nous faisons le travail qui aurait dû être fait il y a dix ans

Luc Fellay, Président de Champéry 

De lourdes dettes asphyxient Télémorgins. Depuis l’hiver dernier, les voisins de Télé Champéry assument l’exploitation des pistes de ski. Ils sont aussi occupés à négocier des abandons de créances avec l’institut bancaire qui a concédé deux leasings à la société ces dernières années. Cet argent a servi à refaire des installations qui dépendent partiellement du télésiège de la Foilleuse. Dans la vallée, certains pensent qu’une faillite permettrait un nouveau départ. Beaucoup plaident pour une société d’exploitation unique. Elle devrait voir le jour ces prochaines semaines. Président de Champéry et ancien militaire, Luc Fellay résume: «Nous faisons le travail qui aurait dû être fait il y a dix ans.»

Le problème des résidences secondaires

A l’éclatement des sociétés se sont ajoutées les querelles intestines. Beaucoup pestent encore contre une planification du domaine refusée deux fois par les citoyens de Val-d’Illiez. Dans les années 1990, sur les hauts de Champéry, Téléchampoussin a fait faillite. En 2013, à l’extrémité des pistes et en difficulté, Télé-Torgon a confié l’exploitation de son domaine aux voisins français de Châtel. Luc Fellay analyse la situation avec sévérité: «Nous avons perdu une décennie à nous disputer pour des intérêts particuliers au lieu de penser à long terme.» Il insiste: «Nous nous sommes trop longtemps complu dans un tourisme facile qui ne demandait pas d’efforts particuliers.»

Les difficultés de Télémorgins incarnent un modèle touristique en souffrance. A partir des années 1960, la vallée d’Illiez a délaissé le tourisme estival pour les saisons d’hiver, et les acteurs touristiques se sont tournés vers l’immobilier. Moins occupées que les lits marchands, les résidences secondaires ont affaibli l’économie de la région. Entre Troistorrents et Champéry, elles représentent entre 52 et 70% des logements. Chaque année, la vallée perd 7% de ses skieurs. A moins de cinq kilomètres de Morgins, Châtel et ses lits chauds prospèrent. Ces dernières décennies, plusieurs résidences de tourisme ont germé dans la station française, pendant que Morgins transformait ses hôtels en appartements pour les vendre.

Pour Fabrice Donnet-Monay, «ces reconversions nous ont fait du mal». Entre voisins, le rapport de force s’est progressivement inversé. Alors que les remontées mécaniques suisses vieillissaient, Châtel a profité de son succès pour rénover les siennes. Le cercle vicieux s’est emballé: en manque de fréquentation, pénalisé dans la répartition des revenus et obligé d’indexer ses tarifs aux prix français, Morgins a perdu les recettes qui auraient pu lui permettre d’investir. Parmi d’autres facteurs, le manque de lits chauds a fini par épuiser les remontées mécaniques. Par ailleurs, les résidences secondaires engendrent le développement d’infrastructures surdimensionnées, qui pèsent sur les finances communales.

Les résidents secondaires en otages

Luc Fellay réagit: «Je n’aime pas dire ça comme ça.» Il insiste: «Nous avons bénéficié des résidences secondaires et désormais nous formons une communauté de destin avec leurs propriétaires.» Inquiets pour la valeur de leurs biens immobiliers, certains d’entre eux se disent prêts à contribuer au sauvetage des remontées mécaniques, mais sous conditions. En juillet dernier, Champéry a aussi proposé à ses résidents secondaires de s’installer définitivement dans la vallée d’Illiez. Jusqu’ici, une vingtaine de personnes ont répondu au courrier. Sept ont sollicité un entretien et trois ont entamé des démarches.

A l’origine du problème, les résidences secondaires pourraient faire partie de la solution. La semaine dernière, après trois ans de travaux, les présidents de Champéry, Val-d’Illiez et Troistorrents annonçaient la création d’une société touristique commune, chargée à la fois d’organiser des manifestations et d’assurer la promotion d’une destination unique. Pour son président, Raymond Carrupt, «la vallée a beaucoup d’émotions à proposer». La société sera financée par une augmentation de la taxe de séjour, réévaluée à environ 10 francs le mètre carré pour les résidences secondaires. Cette hausse n’a pas plu à tous les propriétaires. Fabrice Donnet-Monay la défend: «Le règlement n’avait pas été adapté depuis trente ans.»

La taxe risque de créer des tensions entre habitants et résidents secondaires

Etabli à Lausanne et propriétaire d’une résidence secondaire à Morgins, Ludovic Picard participe à une association qui mène, entre autres, la fronde des résidents secondaires: «Cette taxe injustifiée s’ajoute à tous les problèmes du passé qui suscitent déjà un profond mécontentement. Pour certaines personnes, on parle d’une majoration de 500 à 600%.» Le collectif revendique 1800 membres et 12 000 contacts. Pestant contre des infrastructures «obsolètes», le quinquagénaire insiste: «Je ne crois pas que les mêmes personnes feront mieux avec plus d’argent. La taxe risque de créer des tensions entre habitants et résidents secondaires.»

Lire aussi: Les Alpes inventent des solutions douces pour des hivers sans neige


Comment les résidences secondaires affaiblissent les Alpes

Président du conseil d’administration d’un fonds immobilier, Philippe Lathion espère construire une résidence touristique de près de 500 lits marchands à Morgins, au départ du télésiège de la Foilleuse. Communiqué en 2015, le projet est aujourd’hui «provisoirement différé», logiquement «suspendu à l’assainissement de Télémorgins». Dans le val d’Anniviers, les travaux de deux projets similaires ont débuté. Le premier ouvrira ses portes cet hiver.

Partout où on a privilégié les résidences secondaires, les installations souffrent du manque de fréquentation

Ancien président des remontées mécaniques de Nendaz, Philippe Lathion dénonce des conditions-cadres inadaptées, et surtout des financements qui favorisent les chalets au détriment des hôtels. Pour lui, les lits chauds manquent aux Alpes valaisannes: «Faire du tourisme, c’est vendre non pas des appartements mais des expériences. Partout où on a privilégié les résidences secondaires, les installations souffrent du manque de fréquentation.»

Un modèle peu vertueux

Les chiffres compilés chaque année par le consultant indépendant Laurent Vanat, spécialiste du tourisme d’hiver, montrent une corrélation entre les lits froids et la fréquentation des remontées mécaniques. Selon lui, «le modèle des résidences secondaires n’est pas vertueux». Avec le temps, les propriétaires occupent de moins en moins leur appartement. Avec le vieillissement du bien, sa commercialisation, déjà faible, décroît encore: «Les résidences secondaires affaiblissent les sociétés de remontées mécaniques.»

Le modèle de développement fondé sur la promotion immobilière ne tient pas sur le long terme

Pour Laurent Vanat, «le modèle de développement fondé sur la promotion immobilière ne tient pas sur le long terme». Il analyse: «Au début, on se concentre sur les revenus immobiliers qui sont très intéressants et on néglige de créer un modèle d’affaires qui fonctionnera efficacement une fois que tous les terrains à bâtir auront été utilisés et que les ventes immobilières se tariront.»

Professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, Christophe Clivaz acquiesce: «Les lits froids impactent la fréquentation des remontées mécaniques et, en Valais, plusieurs sociétés connaissent des difficultés.» Spécialiste des politiques publiques relatives au tourisme, il s’inquiète pour les finances communales: «Les résidences secondaires coûtent cher aux collectivités publiques, qui souffrent de la différence entre les taxes perçues et les frais engendrés par l’entretien des routes ou le traitement des eaux.»

Le risque de friches touristiques

Réalisée en 2013, une étude du cabinet Hanser und Partner montre que les charges communales engendrées par les résidences secondaires surpassent les recettes qu’elles génèrent d’environ 1000 francs par année, en Suisse et en moyenne. En Valais, ce différentiel se monte à 1350 francs à Chermignon ou à 1800 francs à Anniviers, qui a avancé cet argument pour motiver une taxe incitative sur les résidences secondaires.

L’Etat du Valais a consigné les données et les analyses de cette étude dans sa stratégie de développement touristique. Pour le groupe de travail chargé de la rédiger, «la construction des résidences secondaires a contraint les communes à surdimensionner leurs infrastructures». Par le passé, elles «enregistraient des recettes importantes issues de l’impôt sur les gains immobiliers qui leur permettaient de supporter ces dépenses plus élevées». Aujourd’hui, elles souffrent.

Nos montagnes pourraient se retrouver minées de verrues désertées par leurs propriétaires

Pour Christophe Clivaz, «les enjeux d’héritages et de vétusté poseront bientôt le problème des friches touristiques». Dans les Alpes valaisannes, de nombreuses propriétés par étages ont été commercialisées sous forme de résidences secondaires à partir des années 1960. Divisées en appartements, ces copropriétés vieillissent. Elles seront d’autant plus compliquées à rénover qu’elles appartiennent à des gens dispersés sur le globe et dont les héritiers ne souhaiteront pas toujours réinvestir: «Nos montagnes pourraient se retrouver minées de verrues désertées par leurs propriétaires.»

Lire aussi: Le scientifique qui imagine un tourisme sans neige

Publicité