Il est le procureur le plus haut placé du pays. Sous ses ordres, des dizaines d'enquêteurs traquent aussi bien des directeurs de banque accusés de blanchir l'argent de la drogue que des islamistes proches d'Al-Qaida. Valentin Roschacher, 44 ans, chef du Ministère public de la Confédération (MPC) depuis mars 2000, est l'un des personnages les plus puissants de Suisse. Ou plutôt était. Car son impopularité dans le monde politique, l'administration et les médias est telle que certains observateurs doutent qu'il conserve son poste très longtemps. A Berne, ses soutiens sont rares et ses ennemis de plus en plus nombreux.

Aujourd'hui, c'est au parlement que se font entendre les critiques les plus virulentes. «Valentin Roschacher n'est pas à la hauteur de sa tâche», estime Ueli Maurer, le président de l'UDC. En juin dernier, des parlementaires socialistes, appuyés par quelques UDC, demandaient au gouvernement de rétablir «un contrôle efficace sur les activités du Ministère public». Le Conseil fédéral a accepté et Christoph Blocher soumettra ses propositions à la fin de cette année ou au début 2005. «Personne n'est vraiment convaincu par Roschacher, explique le conseiller national Urs Hofmann (PS/AG), parce que nous n'avons aucun moyen de savoir comment travaille le Ministère public.» Christoph Blocher lui-même semble très sceptique: le mois dernier, selon le Tages-Anzeiger, il a critiqué devant une commission parlementaire le blocage – rapidement levé – par le MPC des fonds du groupe pétrolier russe Yukos, qui pose selon lui «de grands problèmes pour la Suisse en tant que place financière».

Le procureur fédéral a aggravé son cas par sa propension à se dresser contre des décisions du gouvernement, comme dans le cas du terroriste présumé Mohamed Achraf, qui est détenu en Suisse. L'Espagne demande son extradition et Christoph Blocher s'était engagé à lui donner rapidement satisfaction. Mais le procureur général n'est pas d'accord: il a ouvert sa propre enquête sur les contacts du suspect en Suisse. Sa détermination peut passer pour de l'entêtement si l'on sait que le MPC croule déjà sous le poids d'autres procédures antiterroristes. Ainsi, deux enquêtes sur le financement d'Al-Qaida traînent en longueur depuis trois ans, sans perspective d'aboutissement prochain, alors que leur conclusion a été annoncée comme imminente il y a cinq mois.

«Il énerve tout le monde»

L'an dernier, Valentin Roschacher avait bruyamment critiqué l'incursion de quelques parlementaires italiens venus chercher au Tessin des documents sur un scandale financier transalpin. Or, le Conseil fédéral venait de classer l'affaire, notamment pour faciliter un voyage de Pascal Couchepin en Italie: autant dire que l'intervention du procureur fédéral n'avait guère été appréciée au gouvernement. «Il a toujours énervé tout le monde», confirme un haut fonctionnaire. «Il joue la carte de l'indépendance de la justice, mais avec arrogance, ajoute l'un de ses anciens subordonnés. A cause de son côté narcissique, il pense être le seul à pouvoir traiter correctement les dossiers.»

Le style parfois cassant de ce juriste formé chez les bénédictins d'Einsiedeln passe mal auprès des cantons. Ils n'ont jamais accepté d'être privés de certaines de leurs compétences d'enquête et des moyens financiers qui vont avec au profit d'un magistrat relativement inexpérimenté – Valentin Roschacher n'avait que 39 ans lorsqu'il a été nommé procureur général sur proposition de Ruth Metzler. C'est un ami de son mari et, comme elle, il est Appenzellois. Politiquement, ces affinités sont devenues sans valeur il y a un an, avec le remplacement de la jeune femme par Christoph Blocher au Conseil fédéral.

Tout ceci aurait moins d'importance si le Ministère public avait obtenu des résultats tangibles. Mais ce n'est pas le cas: aucune grande enquête touchant la criminalité organisée ou le terrorisme n'a encore été présentée devant le Tribunal pénal fédéral, un fait que les détracteurs de Valentin Roschacher ne se privent pas de souligner. Le Ministère public, fidèle à sa politique de communication minimaliste, a refusé de prendre position sur ces reproches.