Le Temps: Les mécontents de l’école se multiplient. Ils s’inquiètent d’une baisse de niveau, notamment en lecture. A raison?

Jean-François De Pietro: Platon se plaignait déjà que les enfants parlaient mal… Mais il est vrai que trop d’élèves ont des difficultés de lecture. Les causes sont multiples. D’abord, ces dernières années, on a scolarisé des populations plus éloignées de nos traditions, de notre univers scolaire. Leur rapport à l’écrit n’est pas toujours évident. Ensuite, on s’est rendu compte qu’il y avait un important travail à mener pour récupérer les mauvais lecteurs. L’étude PISA de 2000, qui comparait les niveaux de lecture des élèves de 15 ans au plan international, a provoqué une prise de conscience du côté des pédagogues et des didacticiens: il y a trop d’écart entre les meilleurs et les moins bons. Enfin, il faut souligner que le nombre d’heures de français a baissé de 30-40% en cent ans. Aujourd’hui, les élèves apprennent plus de choses, mais ils approfondissent moins.

– Qu’en est-il de l’orthographe?

– Une étude menée en France en 2007 montre des difficultés grandissantes en orthographe. Le problème, c’est que les gens qui critiquent la baisse de niveau sont ceux qui refusent toute simplification de l’orthographe française. Elle est considérée comme l’une des deux ou trois plus difficiles au monde, et comporte des absurdités. La relation entre les formes écrite et orale est très distante. Prenez le mot «oiseau»: isolément, aucune des lettres ne se prononce comme elle le serait si elle apparaissait seule. Parlons aussi de l’accord du participe passé: il coûte très cher à la francophonie en heures d’enseignement pour un résultat plutôt décevant.

– Ne faudrait-il pas plutôt remettre en cause les méthodes d’apprentissage? Les partisans du retour à une école traditionnelle ne veulent plus entendre parler de la méthode globale (ndlr: apprentissage de la lecture par la reconnaissance des mots).

– Dans ces critiques, il y a beaucoup de caricature. Personne n’a jamais appliqué la méthode purement globale en Suisse. L’affirmer constitue une malhonnêteté. Même la méthode «Maîtrise du français», repoussoir absolu des réactionnaires, ne prônait pas la méthode globale. Les méthodes actuelles, «Grindelire» et «Que d’histoires», non plus. Aujourd’hui, bien sûr, on tient compte du fait que la lecture est aussi idéographique, que l’enfant très jeune reconnaît déjà des idéogrammes, comme «Coca-Cola». Et, dès le début, on essaie de lui montrer que la lecture sert à quelque chose, qu’elle a du sens. Mais on travaille aussi, de manière systématique, les graphies et les multiples relations entre graphies et phonies du français.

– Le socio-constructivisme est aussi fustigé parce qu’il mettrait l’enfant, et non les savoirs, au centre…

– Le socio-constructivisme, c’est comme la méthode globale: il n’a jamais été appliqué totalement. Le constructivisme considère que l’élève n’a pas une tête vide sur laquelle on pourrait plaquer le discours de l’enseignant; c’est lui qui construit ses connaissances. C’est une question de bon sens. Le socio-constructivisme considère que cette construction, l’enfant la fait d’abord avec l’aide des autres, par exemple le discours de l’enseignant, pour autant que ce discours se trouve dans sa zone de développement. L’élève apprend aussi au contact de ses camarades, qui peuvent l’aider. Mais on ne dit jamais que l’élève construit ce qu’il veut! Il doit acquérir les savoirs que la société considère adéquats. Les moyens d’apprentissage sont perfectibles, mais en aucun cas un discours frontal de l’enseignant constituerait une meilleure manière de faire, sauf peut-être vis-à-vis d’une petite élite.