Pas facile la vie de démocrate du centre. Dans les communes, dans les cantons ou à Berne, du pied au sommet de la pyramide partisane, le politiquement correct n'épargne personne. L'ancien copain d'école, le collègue de travail ou le membre de la famille devient pour certains infréquentable dès qu'il fait son «coming out» politique et qu'il brandit au grand jour sa carte de parti. Coups de téléphone nocturnes, lettres anonymes, menaces de mort et déprédations à répétition empoisonnent ou pimentent, c'est selon, la vie des agrariens éhontés. Petite intrusion dans les misères de l'Union démocratique du centre, où la délation ne fait pas que répondre à la provocation, et où les fortes têtes ne sont pas les seules exposées aux incivilités.

Poubelles incendiées, façades de maisons taguées, boîtes aux lettres endommagées ou emplies de substances peu ragoûtantes, aile de voiture enfoncée, la liste des affres que subissent régulièrement les partisans de l'UDC n'est pas exhaustive, mais représentative des petits désagréments dont ils font souvent les frais. Les anecdotes font parfois sourire ceux qui les racontent, mais aussi les interlocuteurs. Pourtant, la gratuité ou la brutalité de certaines méthodes laissent songeur.

L'exemple le plus extrême demeure l'incendie criminel, en novembre 2002, de la maison du très médiatique conseiller national valaisan, Oskar Freysinger. A l'évocation de son nom, de nombreuses personnes réagissent en se disant: «Il l'a bien cherché.» Non, non et non, s'offusque le fer de lance de l'UDC valaisanne qui préférerait qu'on s'attaque à ses idées plutôt qu'à sa personne ou à ses biens. «Est-ce que l'on a encore le droit de s'exprimer en démocratie?», se demande celui qui ne compte plus les coups de téléphone anonymes ou les menaces de mort épistolaires. «Nous sommes dans un Etat de droit et je défends tout de même l'opinion d'une minorité qui mérite d'être entendue», ajoute-t-il. Son visage peine à dissimuler le ras-le-bol et surtout la crainte grandissante que lui inspirent toutes les réactions à son engagement politique.

Tout décideur, chef de file ou politicien s'expose à l'opprobre ou parfois à la haine populaire. Mais comme le font remarquer nombre d'élus UDC, ce n'est pas forcément les dignitaires du parti qui récoltent le plus de semonces. Gilberte Demont, coordinatrice romande de l'Union démocratique du centre, peut en témoigner. Visible par sa fonction plus que par ses convictions politiques, «Doudou» – pour les intimes – est au premier rang sur le champ de bataille des règlements de comptes idéologiques. Les menaces de mort, même paraphées, ou les dégâts matériels, elle connaît. Comme nombre de ses protégés romands, elle ne comprend pas cette obstination à son égard.

Pourtant, tous semblent s'être peu à peu résignés à prendre des coups. «Les critiques sont le prix à payer pour ceux qui ont des idées bien tranchées et qui osent les exprimer», explique le conseiller national neuchâtelois Yvan Perrin. Pour certains, la facture est pourtant moins salée que pour d'autres. «Cela dépend du fonds de commerce que l'on défend», ironise un élu qui n'a pas pour habitude d'intervenir sur des sujets à haute portée polémique, comme l'asile ou les étrangers.

Dans les cantons, les mésaventures agrariennes s'adaptent aux us et coutumes locales. Le président de l'UDC Valais, Raphaël Filliez, n'a pas besoin de chercher longtemps pour trouver des exemples de menaces à son encontre ou à l'égard de ses collègues. «Un pompiste qui s'était présenté sur la liste UDC de sa commune a presque dû mettre la clé sous le paillasson. Pareil pour un encaveur qui livrait son vin à plusieurs restaurants. La clientèle les boudait.» Dans les cantons de Vaud et Fribourg, les méthodes sont moins radicales. «Le Vaudois mécontent préfère écrire une lettre de lecteur dans un journal», observe Guy Parmelin, conseiller national de ce canton qui avoue recevoir plus de reproches de démocrates du centre que d'autres électeurs, notamment lorsqu'il défend des positions contraires à celles de son parti. Ce fut notamment le cas lors de la campagne sur le congé maternité. A Neuchâtel, on donne plutôt dans les tirs groupés. Preuve en est la manifestation anti-UDC qui avait animé la ville de La Chaux-de-Fonds, en mai dernier.

Les propos souvent fracassants et déroutants du parti de droite sont pour beaucoup dans les réactions peu distinguées du public à son égard. Son grignotage intensif du terrain politique favorise également certains débordements. Malgré les nombreux désagréments qui vont de pair avec leur fonction, les élus UDC apprennent pourtant à assumer avec philosophie leur nouvelle visibilité. Et puis, même les restaurants de la petite commune valaisanne ont reconduit leur contrat avec le marchand de vin UDC. «Son breuvage était décidément trop bon», conclut Raphaël Filliez.