Après Kaspar Villiger, ce sont pas moins de trois autres ex-conseillers fédéraux et au moins deux anciens élus fédéraux qui auraient été au courant des agissements de Crypto AG, selon la presse dominicale. L’affaire qui secoue actuellement la Berne fédérale ressemble de plus en plus à un secret de polichinelle, mais les langues ne se délient pas dans les milieux politiques. Deux enquêtes sont en cours et une décision sera prise le 2 mars sur la mise en place d’une éventuelle commission d’enquête parlementaire.

Qui savait?

Au moins trois départements fédéraux auraient été concernés ces cinquante dernières années par l’affaire Crypto AG. L’ex-conseiller fédéral Kaspar Villiger (PLR, en poste entre 1989 et 2003) a été la première personnalité politique rattrapée par ce dossier. Selon une note confidentielle de la cheffe du Département de la défense (DDPS) Viola, Amherd, Kaspar Villiger aurait été informé que les appareils de chiffrement de Crypto avaient permis à la CIA et aux services de renseignement allemands (BND) d’intercepter des milliers de documents de plus de 100 pays pendant des dizaines d’années. Kaspar Villiger a affirmé à plusieurs reprises n’avoir jamais été au courant des réels agissements de Crypto AG.

Conseiller fédéral entre 1998 et 2009, Pascal Couchepin ne se souvient pas que le dossier Crypto AG ait été abordé une seule fois au Conseil fédéral lorsqu’il en faisait partie, a-t-il dit dès mercredi à un correspondant du Temps au palais fédéral. Interviewé vendredi par la radio valaisanne Rhône FM, Pascal Couchepin a déclaré faire «a priori confiance» à Kaspar Villiger.

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Selon la NZZ am Sonntag et la SonntagZeitung, l’ancien ministre de la Justice Arnold Koller (PDC), l’ex-ministre de l’Economie Jean-Pascal Delamuraz (PLR, conseiller fédéral de 1984 à 1998) et celui des Affaires étrangères, le Tessinois Flavio Cotti (PDC, conseiller fédéral de 1987 à 1998) avaient également reçu des informations.

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L’ancien conseiller national PLR et conseiller d’Etat Georg Stucky, ancien président du conseil d’administration de Crypto AG, savait également, selon Le Matin Dimanche, ainsi que l’ex-conseiller aux Etats Rolf Schweiger, membre du conseil d’administration de Crypto AG de 2014 à 2018. Reste à établir formellement l’étendue des connaissances des protagonistes supposés.

Les prochaines étapes

Deux enquêtes sont en cours. Celle que le Conseil fédéral a confiée mi-janvier à l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer et celle décidée jeudi 13 février par la Délégation des commissions de gestion du parlement.

Le 2 mars, le Bureau du Conseil national tranchera sur la création ou non d’une commission d’enquête parlementaire, que réclame une initiative du PS. Le PLR soutiendra l’idée d’une enquête parlementaire si celle des commissions de gestion se révèle insuffisante, a déclaré dimanche le conseiller national Philippe Nantermod, au micro de la RTS.

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Instrument le plus fort du parlement, la commission d’enquête parlementaire n’a été utilisée qu’à quatre reprises: dans l’affaire du mirage, dans l’affaire des fiches, pour l’armée secrète P-26 et dans le cas de la caisse fédérale de pension. Le parlement s’y était opposé dans l’affaire UBS.

Les responsabilités seront-elles établies?

Alors que les personnalités politiques pointées du doigt aujourd’hui démentent avoir été au courant des agissements de Crypto AG ou préfèrent le silence, l’initiative du PS pour une commission d’enquête parlementaire, qui comporte sept thématiques, vise notamment à établir d’éventuelles complicités au sein du Service de renseignement de la Confédération (SRC).

Son chef entre 2010 et 2017, Markus Seiler, est particulièrement visé, puisque le texte veut établir ce qu’il savait et ce que cela implique pour sa fonction actuelle de secrétaire général du Département des affaires étrangères. L’ex-collaborateur personnel de Kaspar Villiger et ancien secrétaire général du Département fédéral de la défense (DDPS) est l’un des rares acteurs du dossier à encore exercer des responsabilités au niveau fédéral.

En plus de déterminer qui savait quoi, les enquêtes en cours et celle éventuellement à venir pourraient éclairer d’autres zones d’ombre, comme celle qui entoure le calendrier de ces révélations.

Pourquoi l’affaire prend-elle cette dimension maintenant?

L’affaire Crypto AG est en réalité connue dans ses grandes lignes depuis des décennies. Selon la NZZ am Sonntag, l’ancien responsable du secteur développement de Crypto AG aurait informé des membres des autorités des agissements de l’entreprise après son départ à la fin des années 1970. Une grosse décennie plus tard, la police fédérale avait ouvert une enquête à la suite de l’arrestation par Téhéran du représentant de Crypto AG en Iran, Hans Bühler. L’Iran soupçonnait que le matériel de l’entreprise zougoise était manipulé. L’enquête fédérale n’a débouché sur rien.

L’affaire est rendue publique avec la parution en 1994 d’un livre de Res Strehle, Verschlüsselt. Der Fall Hans Bühler. En 2015, la BBC publie des archives déclassifiées de la NSA. Ces documents datant des années 1950 montrent que Crypto AG a collaboré avec les services de renseignement américains et britanniques, révèle une web-série diffusée en novembre 2019 par la RTS. Puis la CIA a déclassifié de nouveaux documents, l’été dernier.

«Le fait que le rapport de la CIA ait été déclassifié pourrait montrer qu’il n’existe plus de liens entre les services américains, sinon ce document n’aurait pas été rendu public», estime Steven Meyer, directeur de ZenData, une entreprise spécialisée dans la cybersécurité basée à Genève, qui poursuit: «Un autre scénario serait que les Etats-Unis aient dévoilé ces éléments à la suite d'un refus de l’entreprise de collaborer de nouveau, directement ou via une entreprise proche – par exemple InfoGuard, sa société sœur dont les produits sont utilisés par les plus grandes banques suisses.»