«A l'époque, le débat ne tournait pas autour de l'interdiction ou pas des minarets en Suisse mais de leur hauteur. Nous avions prévu 18 mètres et le maire de Genève nous en avait octroyé cinq de plus, à niveau des immeubles alentour. Quitte à construire une mosquée, disait-il, autant qu'elle soit belle.» Hafid Ouardiri, l'ancien porte-parole de la Mosquée de Genève, se souvient. Nous sommes en 1975. La communauté musulmane de Genève (6000 âmes contre 22000 aujourd'hui) se retrouve pour prier au 20, rue de Lausanne, dans de modestes locaux. Une situation pour le moins anormale dans une ville où siège l'Office européen des Nations unies.

En accord avec les autorités helvétiques, le roi Faycal d'Arabie saoudite chargea l'ambassadeur du Royaume d'Arabie auprès de l'ONU de mettre tout en œuvre pour l'édification d'une maison de Dieu. Sa très généreuse contribution (33 millions de francs) a permis de payer tous les frais d'achat du terrain et de construction.

Résistances vaincues

«Notre choix s'est porté sur les ruines d'une bâtisse genevoise sur le domaine de la Tourelle au Petit-Saconnex, rappelle Hafid Ouardiri. Mais pas question de raser cette bâtisse. Dans notre esprit, il nous fallait la restaurer, édifier notre maison depuis ces pierres afin d'apporter notre part à l'histoire genevoise.» Geste perçu comme une main tendue, une conciliation, qui acheva notamment de convaincre les derniers opposants regroupés dans une association dite «des protecteurs des vieilles pierres de Genève». C'est en 1978 que fut inaugurée la Mosquée de Genève en présence du roi Khaled Ben Abdelaziz d'Arabie saoudite et du président de la Confédération Willi Ritschard.

Architecture peu conventionnelle avec sa tour de vigie restaurée d'où les protestants observaient les mouvements des catholiques. «En 1993, poursuit Hafid Ouardiri, Genève organisa une journée portes ouvertes dans les lieux de culte et curieusement notre mosquée ne figurait pas au programme des visites. Nous avons demandé pourquoi et on nous a répondu que notre édifice n'avait que 20 années d'âge. Erreur, avons-nous rétorqué, il date de 1640. Et nous avons obtenu gain de cause.»

Trois mille fidèles le vendredi

Pour le musulman pratiquant, le style architectural importe au fond assez peu. Une mosquée «n'est qu'une parmi tant d'autres». Toutes ont en revanche en commun le Message qui rappelle aux Hommes l'adoration du Dieu unique tel qu'il se qualifie dans le Coran. Il reste qu'une visite s'impose rien que pour contempler les lustres de cuivre, l'acajou, le cèdre du minbar (chaire de l'imam) et les zelliges (céramiques découpées à la main) sculptées par des artisans marocains. En entrant, le patio avec son toit ouvrant impressionne. Des ouvriers vénitiens ont assemblé les mosaïques de verre bleu, émeraude et or du plafond. Cette partie n'est pas d'origine. La Fondation culturelle islamique qui gère le lieu l'a conçue pour répondre au nombre toujours croissant des musulmans à Genève. Jusqu'à trois mille fidèles se réunissent le vendredi, jour de la grande prière. Au sous-sol, une grande salle polyvalente a été ouverte pour recevoir, surtout pendant le mois du ramadan, les personnes seules ou sans abri qui rompent ainsi le jeune «avec la communauté». Le lieu de culte intègre par ailleurs une école de sept classes destinées à l'enseignement de l'arabe et du Coran, une bibliothèque et une morgue. «Outre l'adoration de Dieu, une mosquée se doit d'assurer de manière permanente un lien culturel, humanitaire et social», précise Idris Fontaine, l'administrateur de la mosquée.

Harmonie, quiétude et ouverture - les responsables religieux des autres confessions sont invités lors des fêtes ainsi que les autorités politiques genevoises et les riverains - la Mosquée du Petit-Saconnex fait peu parler d'elle. Jusqu'en 2007 où le licenciement de quatre membres de sa direction dont Hafid Ouardiri agite la communauté. Certes, avant cela, en 2002, les propos en faveur de la lapidation des femmes tenus par le directeur du Centre islamique de Genève, Hani Ramadan, ont fait scandale. Mais le limogeage de personnalités connues pour avoir donné une dimension helvétique à la plus grande mosquée de Suisse romande choque particulièrement.

Vers un islam plus radical?

En fait, un décalage a toujours existé entre cette politique d'ouverture et celle de la Ligue islamique mondiale basée à La Mecque, qui est le tuteur et le bailleur de fonds de la Mosquée de Genève. Fonctionnant un peu comme le Vatican, elle défend l'orthodoxie religieuse de la foi musulmane. Hafid Ouardiri a dénoncé un complot idéologique visant à remplacer une équipe ouverte au dialogue par une autre représentant un islam plus radical. La nouvelle direction a répondu que le problème n'était pas d'ordre religieux ou politique mais financier. «Il y avait des soucis économiques», résume Idris Fontaine. «Il y a une reprise en main de la Ligue islamique mondiale, celui qui paye commande, tout le monde sait cela», affirme de son côté Hasni Abidi, le directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen à Genève. Selon l'intellectuel, l'initiative populaire de l'UDC visant à interdire les minarets en Suisse tombe donc plutôt mal. «Partout, j'observe une régression inquiétante», déplore-t-il.