Suisse

Le culte du mouton noir

Il reste 14000 «Nez noirs» au monde. 13980 d'entre eux sont dans le Haut-Valais, dont ils sont l'emblème identitaire. Leur laine ne se vend pas, leur viande ne se consomme guère. Cet animal sacré apporte pourtant beaucoup. Aux éleveurs, le prestige. Aux Haut-Valaisans, l'amour de la race.

«Dans une prochaine vie, le seul hobby que j'autoriserai à mon mari, c'est collectionner les timbres.» Elle plaisante bien sûr, Claudia Bittel, mais dans cette vie-ci, effectivement le hobby de son mari, Reinhold Bittel, s'avère assez envahissant: comme 35 autres habitants du petit village d'Eggerberg, au-dessus de Viège, qui en compte 570, et comme des centaines d'autres dans le Haut-Valais, il élève des Nez noirs.

Une race de mouton qu'on ne trouve que là: sur les 14000 animaux recensés, seuls 120 vivent en dehors du Haut-Valais. Les Nez noirs sont donc devenus le symbole et l'emblème de l'identité haut-valaisanne.

Blancs comme neige

C'est à ce phénomène que s'est intéressée la Bernoise Sylvianne Neuenschwander, médecin, anthropologue et cinéaste, qui présente aux Journées du cinéma de Soleure un film au titre évocateur: «Schneeweisse Schwarznasen».

Pour ce faire, elle a passé une année à Eggerberg, au fil des saisons, en compagnie des éleveurs et tout spécialement de la famille Bittel: «J'étais curieuse de voir la motivation de ces gens, qui effectuent ce labeur difficile de paysan de montagne en dehors de leur profession, qui travaillent très durement pendant leur temps libre, tandis que d'autres jouent au golf.»

Il faut savoir en effet que l'élevage des Nez noirs n'est pas rentable, que la laine ne rapporte rien et la viande guère davantage, subissant les concurrences néo-zélandaise, australienne et argentine. Les paiements directs couvrent à peine les frais d'exploitation.

Bienvenue à la Lonza

Les éleveurs de Nez Noirs ont donc un emploi à temps complet, ailleurs. A Eggerberg, nombre d'entre eux, comme Reinhold, sont employés de la Lonza, où ils sont très appréciés, comme l'explique dans le film un responsable du personnel, lui-même éleveur de Nez noirs. «C'est bon pour le travail. Avec les moutons dans la nature, je retrouve des forces.»

Sylvianne Neuenschwander va plus loin: «Comme ils font les équipes, ils ont beaucoup de temps libre et, pour un employeur, c'est un avantage d'avoir des collaborateurs qui ont un hobby, une occupation, au lieu de traîner au bistrot. Et Lonza apprécie qu'avec leurs moutons les éleveurs soient en quelque sorte des entrepreneurs, qui ont appris à gérer leur petite entreprise et se révèlent donc des employés particulièrement fiables.»

Une manie utile

Surtout, les Nez noirs, explique l'anthropologue, sont un facteur important de cohésion sociale: «Tout le monde se connaît, tout le monde sait qui est qui, tout le monde se salue, il y a des liens qui se créent entre les villages à travers les visites que les éleveurs se rendent les uns aux autres, une partie de la population du Haut-Valais se connaît comme ça.»

Les Nez noirs rendent également d'autres services inestimables: «Ce n'est pas un hobby, explique Reinhold, c'est plutôt une manie, et quand on a une manie... Mais, sans nous, les éleveurs de Nez noirs, un village comme Eggerberg n'existerait plus.»

Il faut savoir en effet que le plus gros du travail, qui met à contribution toute la famille, femme, enfants et grands-parents parfois, c'est le travail des champs, un labeur éreintant sur des pentes fortes qu'il s'agit d'irriguer, de faucher, d'entretenir: «On dit souvent que les paysans aujourd'hui sont des paysagistes, mais eux, ici, le font encore, par respect pour leur patrimoine. Il y a beaucoup de respect pour les traditions, le village, pour ce qu'ils ont hérité de leurs parents, avec le désir de pas laisser tout ça disparaître.»

L'amour de la race

Reinhold, lui, finit par expliquer que sa principale motivation finalement, «c'est la race, élever des moutons qui n'existent nulle part ailleurs dans le monde». Cet amour de la race semble pourtant relativement récent, si l'on en croit Sylvianne Neuenschwander, qui explique que les Nez noirs, d'un entretien tout de même moins exigeant, ont peu à peu remplacé les vaches au moment où les habitants des villages haut-valaisans abandonnaient l'agriculture de montagne pour aller travailler dans l'industrie ou le secteur tertiaire.

Ce qui expliquerait que la plupart des Nez noirs se concentrent entre Loèche et Brigue et les vallées latérales mais sont peu présents dans la vallée de Conches, où se trouvent la plupart des domaines agricoles professionnels élevant, rentabilité oblige, surtout des vaches et des moutons blancs.

La globalisation

En forçant un peu le trait, on pourrait donc dire que les Nez noirs sont un des rares pans du patrimoine rural montagnard à avoir bénéficié de la modernité. Sylvianne Neuenschwander nuance: «Ce que je trouve génial, c'est que les éleveurs ont développé dans la modernité une propre manière de diversité culturelle qui est adaptée à notre temps. Ils sont en plein dans la modernité, dans l'électronique avec leurs métiers, en bas à la Lonza, et en même temps, ils ont développé l'élevage du Nez noir à la place de l'agriculture de subsistance, en lien avec l'identité et la tradition. Et tout cela en pleine globalisation.»

Les quarts du boulot

Pour autant, l'avenir des Nez noirs reste incertain. André, le fils de Reinhold, 17 ans au moment du tournage, explique bien que, s'il devait mettre une annonce pour trouver une femme, il se présenterait ainsi: «Je suis un quart boulot, un quart famille, un quart copains et un quart moutons.» Reinhold se veut pourtant fataliste: «Je ne sais pas si l'élevage va continuer après moi. Mais je ne sais pas non plus si je garderais toujours mon emploi à la Lonza.»

Quant à sa fille Sylvia, 21 ans, elle trouve que cette affaire concerne avant tout son père, que c'est «son» hobby et que les jeunes, eux, préfèrent naturellement le cinéma, la piscine plutôt que de «trimer pour quelques moutons».

Le «bélier maximum»

Ce qui est sûr, c'est que les Nez noirs continuent de générer du prestige social. Trois sortes de concours annuels sont organisés et pris très au sérieux. D'abord, le marché annuel des béliers, où tous les mâles de moins de 3 ans sont examinés par des experts selon trois critères - l'aspect général, la couleur, la laine.

Avoir un «bélier maximum», c'est-à-dire qui obtient le maximum de points dans les trois critères, ce n'est pas rien. «Certains éleveurs n'en dorment pas la nuit», explique Sylvianne Neuenschwander, dont la caméra a saisi à Viège quelques scènes passionnées, comme le dépit de cet éleveur: «Notre plus terrible ennemi, dans le fond, ce n'est pas le loup, mais les experts.»

Dans la baignoire

Ensuite, il y a toujours, à Viège, l'élection de Miss Visp, où chaque éleveur qui pense avoir une chance peut amener ses plus belles brebis. Enfin, chacun des syndicats organise un marché-concours local où les éleveurs peuvent démontrer leur compétence à l'ensemble du village.

Avant chaque manifestation, les Nez noirs sont lavés à grande eau. Les mauvaises langues racontent que certains éleveurs lavent les moutons dans la baignoire familiale «avec du Perwoll».

Claudia Bittel, quant à elle, souhaiterait voyager un peu plus. Comme vacances, elle ne se souvient guère que d'une semaine en Autriche. «Après deux jours, tu avais déjà le mal du pays», fait-elle remarquer à son mari. «Qu'est-ce qui pouvait te manquer? Tu avais toute ta famille avec toi.» «En tout cas pas les moutons», jure Reinhold. Sa femme n'a pas l'air de le croire. Les spectateurs du film non plus.

«Schneeweisse Schwarznasen» sera montré au festival de Soleure, le dimanche 22 janvier, à 11 heures, au cinéma «Landhaus».

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