Il est le patron de l’un des trois bureaux qui ont remporté conjointement l’appel d’offres lancé par la Ville de Genève en 1998 pour offrir une cure de jouvence et un agrandissement au Musée d’art et d’histoire. Il est aussi celui qui a fait entrer dans la danse l’architecte parisien Jean Nouvel pour ses compétences reconnues en matière de musée et pour son talent, alors adulé. Dix-huit ans plus tard, l’architecte genevois Fabrice Jucker connaîtra enfin le sort qui est réservé au projet qu’il porte avec les Ateliers Jean Nouvel et DVK Architectes. Le 28 février, les électeurs auront à trancher sur les 132 millions de francs que coûte l’opération de rénovation et d’extension de l’édifice inauguré en 1910.

– Le Temps: Revenons sur le passé. Les référendaires disent de l’appel d’offres que les dés étaient pipés et que votre projet ne respectait pas le cahier des charges. Que leur répondez-vous?

– D’abord précisons que cet appel d’offres consistait en une procédure sélective à deux tours. Il y a eu 34 dossiers déposés au premier tour, cinq ont été retenus pour le second tour. Cette méthode de sélection est encore utilisée de nos jours, comme ce fut le cas, par exemple, l’année dernière pour la restauration et l’extension du Conservatoire de musique, place de Neuve. Quant à avancer que le lauréat n’aurait été choisi que par la seule volonté d’un homme – à savoir Michel Ruffieux, directeur alors des constructions et de l’aménagement de la Ville –, c’est être particulièrement malhonnête. Le jury comptait parmi lui deux architectes indépendants: Fernando Ramos et Jacques Roulet.

– Pourtant, l’association Patrimoine Suisse Genève prétend que le cahier des charges de l’appel d’offres conditionnait la rénovation du musée au «maintien de la cour».

– Cette affirmation est totalement fausse. L’appel d’offres (dont Le Temps a obtenu une copie, ndlr) n’évoque pas une telle contrainte. Les seules exigences étaient de présenter un projet d’intention sur plusieurs planches, accompagné d’un rapport de 10 pages expliquant la démarche et d’une proposition d’honoraires. Enfin, si la cour devait effectivement être préservée, comment expliquer que trois des cinq projets présentés au second tour interviennent dans cette dernière et notamment en la fermant par une verrière?

– En 1998, l’appel d’offres stipule que le montant déterminant des travaux est de 10 millions de francs. Nous sommes à 132 millions aujourd’hui. Comment l’expliquer?

– Ce n’est pas exact. Ce premier montant ne servait uniquement que de base de calcul pour le montant des honoraires. C’est une base commune qui doit permettre de comparer équitablement les offres. Lors du second tour, l’estimation des coûts n’est pas mentionnée dans le cahier des charges mais la Ville a souhaité recevoir une estimation lors de l’audition des cinq finalistes. Notre projet était alors estimé à 42 millions de francs.

– Puis il a grimpé à 68 millions en 2001, 80 millions en 2010.

– Oui. D’abord parce qu’à la suite de l’attribution du mandat, de nouveaux éléments ont été demandés par la Municipalité, comme l’ajout du mobilier et de l’équipement du forum ainsi qu’une augmentation des surfaces. Ensuite, la reprise du dossier et l’indexation des coûts, 18% sur neuf ans, ont fait passer le total à 80 millions de francs. Aujourd’hui, le coût de la seule construction s’établit à 113 millions, s’explique là encore par des modifications importantes du projet, à la demande du musée. Je pense notamment à la création d’un local sécurisé d’arrivée des œuvres dont un monte-charge pour les camions, la mise en place d’un accès piétons dans le passage Burlamachi et au repositionnement des circulations verticales.

– Comprenez-vous alors que certains s’inquiètent d’une nouvelle facture plus salée?

– Comprendre, oui. Mais cette crainte est infondée. Le magistrat des constructions Rémy Pagani a été clair, ce montant de 113 millions est une somme maximale, un prix plafond. Si d’aventure, nous devions avoir des surprises, nous ferons des choix, d’entente avec le musée et le service des constructions.

– C’est-à-dire?

– Prenons un exemple, lorsque vous construisez une villa et que le prix dépasse ce que vous aviez budgété, vous pouvez renoncer à certains équipements autant que vous pouvez renoncer au marbre dans votre salle de bains. Ceci étant, nous saurons assez vite où nous en sommes lorsque nos appels d’offres aux entreprises nous seront retournés. Contrairement à ce que prétendent les opposants, ce n’est pas lorsque le projet sera terminé que l’on se rendra compte qu’il a coûté trop cher.

– Critique récurrente des référendaires, l’occupation de la cour intérieure du bâtiment. Comment pouvez-vous garantir l’accès de la lumière naturelle, tout en protégeant les œuvres exposées?

– Aujourd’hui, la majorité des fenêtres qui donnent sur la cour sont occultées. D’abord parce que l’on a découvert la lumière artificielle (rires), ensuite parce qu’il faut protéger les œuvres de l’exposition au soleil. D’ailleurs, quand vous visitez le musée, vous n’avez jamais la perception de la cour. Le seul endroit où la lumière du soleil devient intéressante, c’est lorsque cette dernière inonde l’escalier monumental à travers les imposants vitraux. C’est pourquoi les mezzanines sont plus petites dans les étages supérieurs. Quant à ces plateaux, ils ne seront pas transparents. Ils sont constitués d’acier et de verre dans leur prolongement. Autre avantage de fermer la cour, celui d’éviter d’avoir à protéger thermiquement les façades.

– Estimez-vous que le projet alternatif, soit une extension extra-muros sous la butte et les Casemates, que brandissent les opposants aurait été un projet crédible?

– Non. Camoletti (l’architecte genevois en charge de la construction du musée, ndlr) avait souhaité déjà remplacer le bastion de l’observatoire par un grand escalier monumental descendant vers Rive, les Genevois n’en ont pas voulu. Creuser et de fait détruire ce dernier serait à mon sens porter une atteinte grave à l’image de la vieille ville.

– Votre projet se retrouve sous le feu de critiques patrimoniales, architecturales, budgétaires et juridiques. Comment vivez-vous cette campagne?

– Je suis surpris de la violence de la campagne des opposants qui n’hésitent pas à user d’arguments quasi xénophobes à l’égard du principal donateur et également de notre associé Jean Nouvel. Je suis aussi attristé que l’importance de l’ego de certains collectionneurs semble les pousser à livrer une bataille qui nous est totalement étrangère, dont ni les Genevois, ni la culture ne peuvent être gagnants.

– Mais encore…

– Vous savez, nous avons répondu à près de 80% des demandes des opposants. Que constate-t-on? Qu’il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Tout cela me navre.