La culture divise les autorités genevoises. Et pas seulement le gouvernement cantonal. Au sein de l'exécutif de la Ville de Genève, les cinq édiles sont loin d'être tous convaincus de la pertinence de la volonté du canton de transférer ses compétences culturelles à la municipalité. Plus précisément: de se décharger des quelque 20 millions de subventions qu'il gère actuellement. Cela, dans le cadre de son plan d'austérité budgétaire, dont l'objectif final est de transférer 80 millions de charges aux communes (LT du 1.03.2007).

«Des ministres comptables»

En tout cas, jeudi après-midi, le conseiller administratif Christian Ferrazino, membre d'A gauche toute!, ne cachait pas sa désapprobation. «C'est un mauvais message que donne l'Etat par rapport à son engagement pour la culture. Le gouvernement donne l'impression d'être composé de comptables, concentrés sur leur seul objectif d'économies. Mais on ne peut pas réduire la politique culturelle à une histoire de sous!» s'alarme-t-il.

Christian Ferrazino est si déterminé qu'il souligne sa solidarité avec le socialiste Charles Beer. Ce dernier, ministre de tutelle de la Culture cantonale et président du gouvernement à majorité de gauche, a fait savoir qu'il s'opposait à la volonté de ses collègues de transférer la culture à la Ville. «Je salue le courage de Charles Beer, qui a mon total soutien», affirme Christian Ferrazino.

Prématuré pour la Ville

Maire de Genève et également membre d'A gauche toute!, André Hédiger se montre lui aussi réservé sur le projet du gouvernement cantonal. Il souligne que l'exécutif de la Ville «n'a pas encore pris de décision. C'est prématuré.» Le libéral Pierre Muller et le socialiste Manuel Tornare n'ont pas souhaité s'exprimer. Ils seraient opposés au principe d'un transfert total du canton à la Ville.

Et le principal intéressé, le magistrat vert Patrice Mugny? Jeudi, Le Temps a tenté de joindre le patron de la Culture municipale, sans succès. Sa position est toutefois connue: le 22 février, dans nos colonnes, il affirmait: «La Ville n'a jamais demandé ce report de charges! Nous ne sommes pas masochistes [...] Mais quitte à ce que le canton nous balance des charges supplémentaires, autant que ce soit dans des domaines où nous avons des compétences avérées. La culture en fait partie.»

La réponse du Conseil d'Etat

Confronté au scepticisme de la majorité des édiles de la Ville, et surtout à la polémique suscitée dans les milieux culturels par son projet de transfert, le Conseil d'Etat se devait de réagir. Jeudi en fin d'après-midi, un communiqué signé par le ministre de tutelle des communes, le Vert Robert Cramer, mais pas par la Ville, a été diffusé. Sans démentir que sa décision concernant le principe du transfert était prise, le Conseil d'Etat a tenu à préciser que les contours restaient soumis à discussion.

En substance et sur un ton très technique, il explique qu'un comité de pilotage conjoint canton-communes devra encore valider le transfert proposé pour la culture, mais aussi dans d'autres domaines de désenchevêtrement des tâches entre canton et communes d'ici fin avril. Le gouvernement confirme par ailleurs que «la Ville, soutenue par les autres communes, a notamment proposé que seule une partie [des subventions culturelles] soit transférée. Les fonds destinés directement à la création indépendante, soit environ 15% des montants actuellement alloués par l'Etat restant gérés par le Département de l'instruction publique.»

Les menaces socialistes

Le Conseil d'Etat a-t-il décidé de revenir en arrière, après avoir voté à une écrasante majorité (les sept ministres sauf les socialistes Charles Beer et Laurent Moutinot) le transfert des 23 millions de subventions? Ou bien a-t-il voulu simplement calmer le jeu? Ce qui est sûr, c'est que ce projet a déjà suscité bien des tensions. Entre Ville et Etat, mais surtout au sein du gouvernement. Suite à la prise de position médiatisée de Charles Beer contre le transfert, la collégialité du Conseil d'Etat a été fortement ébranlée. Et il semble que les alliances écologistes entre les magistrats cantonaux Robert Cramer et David Hiler, et l'édile municipal Patrice Mugny ont pesé sur la décision.

La situation est observée attentivement par les élus, qui seront sans doute amenés à voter, au Grand Conseil, sur le projet gouvernemental. Le débat promet d'être vif: certains, comme les socialistes, ont déjà une position fermement arrêtée. Dans un communiqué diffusé jeudi en début d'après-midi, le PS se disait «indigné par la récente décision du Conseil d'Etat [...] qui bafoue l'article 69 de la Constitution fédérale, qui établit que la culture est du ressort du canton.» Pour soutenir leur magistrat Charles Beer, ils sont prêts à lancer un référendum.