Un camion entre dans la montagne. Deux gardes referment les lourdes portes. Un film d’archives incarne le mythe d’une Suisse qui se prépare éternellement à la guerre en creusant des villes dans la roche. Peut-être même un deuxième pays. Ponts minés, casemates et barbelés, l’ennemi n’a pas osé se montrer. Aujourd’hui, les bunkers rouillent.

A Dailly, tout a l’odeur de l’humidité militaire. Sur les hauts de Saint-Maurice, l’armée a enterré des pièces d’artillerie depuis 1892. Toujours plus profondément, à mesure que l’armement évoluait. Il faut parcourir tout un labyrinthe de galeries suintantes pour rejoindre les clairières où deux monstres construits dans les années 50 surplombent la vallée du Rhône et le Léman.

Des canons uniques au monde

Vestiges de la Guerre froide et de ses paranoïas, ces canons uniques au monde tiraient jusqu’à Montreux ou Sion. Le colonel Monnerat, dix-sept ans de service dans la forteresse, répète souvent que «celui qui tient les hauts tient les bas». Le premier tube de métal dépasse d’une petite cabane de bûcheron où l’on a poussé l’art du camouflage jusqu’à dessiner une porte et ajouter une cheminée. Il doit se confondre avec les rondins de bois. L’ensemble pivote à 360 degrés et crache plus de vingt coups à la minute dans un rayon de 24 kilomètres.

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«Une fois, les bûcherons ont eu chaud, mais on n’a jamais tué personne», rigole le colonel. Les tirs d’exercice n’ont jamais plu aux exploitants des Bains de Lavey, survolés par les obus. Un poulailler a même été détruit dans les environs de Fully. Le canon jumeau est déguisé en rocher. Il dort dans l’herbe depuis 1995.

Le plus vaste complexe de fortifications

Le château de Saint-Maurice garde un étroit goulot depuis le XVe siècle. La barrière de roche n’offre qu’un passage exigu à la route et au rail sur l’axe du Grand-Saint-Bernard. Pour affronter deux guerres mondiales, les falaises ont été percées de près de deux cents meurtrières. Six forts se font face. Sur la rive droite, creusés dans une montagne en forme de casque militaire, ceux de Savatan et Dailly constituent le plus vaste complexe de fortifications reliées de Suisse, un peu moins de 20 kilomètres d’excavations arrachées à la roche. Construits dans le culte du secret, ces bunkers ont logé des recrues dans leurs entrailles de béton pendant un demi-siècle. De retour au foyer, les soldats de milice ont diffusé le mythe des forteresses dans l’ensemble du pays.

Pour Pierre Frei, professionnel durant vingt-cinq ans sur le site, il y a le garde-fort honnête et celui qui aime s’amuser: «Devant une porte fermée, on pouvait faire croire à tout et n’importe quoi. Il suffisait d’invoquer le secret.» De petites portions du labyrinthe sont aujourd’hui classifiées. Elles renferment des systèmes de communication. Pour le reste, même si 1500 mètres de la forteresse sont ouverts au public, les militaires n’aiment toujours pas partager les recoins les plus sombres de Dailly.

Le général Guisan, «un homme, un vrai»

Le colonel Monnerat est formel: «Les forteresses ont fait peur à Hitler.» Et nos guides admirent le général Guisan, «un homme, un vrai». Celui qui a imposé le principe du réduit national lors du rapport du Grütli, en juillet 1940. Ce jour-là, le général promet de relier les trois grandes forteresses du Gothard, de Sargans et de Saint-Maurice. Le mythe de l’autoroute souterraine est né.

Les ouvrages civils sont incorporés aux complexes militaires. Par des galeries percées dans le tunnel ferroviaire du Gothard, les soldats peuvent quitter les forts d’Airolo pour ceux d’Andermatt sans s’exposer à la lumière du jour. Ailleurs, les cartes militaires dessinent plutôt des itinéraires privilégiés qui passent par les routes les moins exposées. La Suisse coûtera cher aux Allemands.

Trois déflagrations consécutives

Curieusement, c’est une année après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en mai 1946, que Dailly compte ses premiers morts. Un mardi soir à 23h38, les habitants de Saint-Maurice entendent trois déflagrations consécutives pendant que la montagne s’enflamme. Dix ouvriers qui travaillaient dans les galeries perdent la vie. A 1400 m d’altitude, l’instabilité des poudres a fait exploser trois magasins de munitions dans la galerie Rossignol, qui contenaient chacun près de 5500 obus et leur charge. On en retrouve dans tout le secteur, jusqu’à Lavey, où les habitants croient aussi apercevoir une porte blindée alors qu’il s’agit du bouclier d’un canon. Cinquante ans plus tard, l’armée révèle que 87 000 litres de diesel se sont déversés dans la nature cette nuit-là.

La catastrophe fera paradoxalement de Dailly un bijou de l’horlogerie militaire. Au moment de réparer les dégâts, en pleine Guerre froide, la Commission de défense nationale vote un crédit de recherche de 2,2 millions de francs pour développer les deux fameuses tourelles qui peuvent pilonner le Chablais tous azimuts. Il faut près d’une décennie de travaux et plus de 30 millions de francs pour les installer sur des puits d’alimentation d’une cinquantaine de mètres de haut.

La fourmilière humaine comprend aussi trois casernes qui logent plus de 1200 personnes, un hôpital et une boulangerie. Le complexe doit permettre une autonomie de trois mois à une garnison ­protégée des armes nucléaires ou bactériologiques. En juillet 1958, dans le douzième des 29 virages qui conduisent au hameau de Dailly, alors peuplé de militaires, un camion se renverse sous le poids d’une pièce de plusieurs tonnes. Il faudra un mois pour redresser la remorque, gardée 24 heures sur 24 pendant dix jours.

Des quartiers de la ville souterraine abandonnés

Pendant ce temps, le péril rouge menace. C’est le journaliste américain John McPhee qui révèle les tentatives de l’Union soviétique d’établir une carte militaire du territoire suisse, ce «Fort Alamo capitaliste, l’ultime position de défense d’une Europe occidentale en train de s’écrouler».

Hors des sentiers battus, plus d’éclairages de secours. La mousse s’incruste dans le béton et des courants d’air glacés fouettent la peau. De vieilles galeries laissent passer l’eau de la fonte des neiges. En 1994, la cure d’amaigrissement de l’armée a fait sortir les gardes-forts de leurs trous. Les bunkers ont été abandonnés, murés ou bradés. Les canons désarmés.

A Dailly, des quartiers entiers de la ville souterraine ne sont plus entretenus. Comme d’autres, Pierre Frei a trouvé un travail civil et reste nostalgique d’une époque où l’«on avait le sentiment d’appartenir à quelque chose». Il connaît encore tous les couloirs de ce dédale où l’on perd vite le sens de l’orientation. Parfois il se surprend à frotter la saleté des murs, pestant contre le gaspillage d’argent public que représente la déconstruction des ouvrages.

Inadapté aux menaces d’aujourd’hui

Après une vie passée à préparer la guerre, Serge Monnerat et Pierre Frei avouent que Dailly et ses technologies électromécaniques sont obsolètes, dépassés par la course aux armements, et inadaptés aux menaces d’aujourd’hui, cyberguerre ou terrorisme.

Pour l’instant, Dailly forme encore les soldats qui assurent la protection du Conseil fédéral. Mais l’Ecole d’infrastructure et de quartier général 35 déménagera bientôt à Frauenfeld, et ses dortoirs semblent désormais destinés à accueillir des requérants d’asile. Selon nos informations, l’Etat de Vaud veut racheter la forteresse à l’armée mais, pour les militaires, le patrimoine historique a un prix. Les négociations s’annoncent difficiles.

Malgré tout, la Suisse des bunkers n’appartient pas seulement au passé. A Andermatt, des camions chargés de gravats sortent de la montagne. Parmi les initiés, plus personne ne doute que c’est ici que l’armée a choisi d’installer l’un de ses nouveaux centres de calcul. A Kandersteg, près de l’ouvrage de conduite K20, surnommé «le bunker du Conseil fédéral», un autre centre de calcul est déjà terminé. Sous la roche d’Uri, un autre encore, celui d’Amsteg, abrite un coffre-fort de données privées.