Damien Piller, l’ascension malgré l’adversité

Médias Le Fribourgeois est devenu l’actionnaire principal de La Télé

Mais il a aussi des ennuis judiciairesen France. Portrait

Les médias romands comptent un nouvel acteur. Déjà président du conseil d’administration de Radio Fribourg/Freiburg, l’avocat Damien Piller a surpris son monde en rachetant l’an dernier l’Objectif fribourgeois, bimensuel rebaptisé Sept. info et transformé en un site d’information doublé d’un magazine hebdomadaire. Début mai, il remet ça en injectant des capitaux frais dans la chaîne valdo-fribourgeoise La Télé, dont il devient l’actionnaire principal et le président. Et si le groupe Saint-Paul, propriété de la Congrégation des Sœurs de Saint-Paul et éditeur de La Liberté, s’ouvre à un actionnariat extérieur, il ne cache pas qu’il pourrait entrer en matière. «Je suis ouvert à une participation minoritaire. Le quotidien doit rester fribourgeois, La Liberté doit garder sa liberté», estime-t-il.

Pas mal pour un homme qui avoue ne pas être un grand consommateur de médias, faute de temps. Car Damien Piller est un homme pressé. Il jongle entre ses différentes casquettes d’avocat, d’administrateur de sociétés, de promoteur et d’homme des médias. Et il tire aussi en ce moment une encombrante casserole. Dans le sud de la France, il est empêtré dans une vaste affaire de corruption liée aux pratiques de l’ancien maire de la station balnéaire de Saint-Cyprien.

Le Fribourgeois y a construit 360 logements de vacances. Via une de ses sociétés, il a aussi remporté un gros marché pour réaménager une zone en bordure du port. Enfin, une des sociétés qu’il dirige a acquis dix tableaux, prêtés à la mairie dans l’attente de la création d’une fondation devant gérer un nouveau musée. Quand le maire se fait arrêter, fin 2008, et est mis en examen notamment pour blanchiment et trafic d’influences, tout un cortège de personnalités locales tombent. Le maire se suicide en mai 2009. Damien Piller est lui-même interpellé lors d’un passage en France en septembre 2009 et placé en garde à vue pendant 48 heures.

Il n’élude pas cette affaire. Il est même intarissable sur le sujet, puisqu’il commence par citer le général de Gaulle, qui ambitionnait déjà de développer cette zone côtière située entre Montpellier et la frontière espagnole. A la fin des années 1980, Damien Piller y passe ses vacances, avant de commencer à y investir. «Mais je n’étais demandeur de rien. Je n’ai jamais essayé d’obtenir de faveurs. J’ai toujours suivi les procédures. Malheureusement, j’ai eu à faire à un maire qui avait de vilains travers et avait pris pour habitude de se faire graisser la patte pour changer les terrains d’affectation. Je suis avocat et de tels comportements me sont totalement étrangers. En plus, j’étais à mille lieues d’imaginer que de telles pratiques étaient courantes de la part de ce maire, avec lequel une relation de confiance s’était nouée. Aucun m2 de nos terrains n’a bénéficié d’un changement de zone», dit-il.

Depuis l’ouverture de l’enquête, Damien Piller ne cesse de dire que l’instruction a été menée à charge et qu’il sera heureux de s’expliquer, lorsque le procès s’ouvrira au Tribunal de Perpignan. S’il s’ouvre un jour. Prévu cet automne, il pourrait être reporté à l’an prochain. «Un problème de disponibilité des avocats. Il y en a quinze en tout!» poursuit-il.

A le voir souriant, courtois, précis comme peut l’être un avocat, ancien lieutenant de préfet qui plus est, on peine à l’imaginer, ne serait-ce que quelques heures, dans une cellule éclairée d’une lumière blafarde. «J’ai la chance d’être plutôt résistant de nature», avoue-t-il sobrement. Reste que Damien Piller est aujourd’hui accusé de corruption active et d’entrave à la manifestation de la vérité en produisant des pièces. Ce dernier chef d’inculpation concerne des documents que le Fribourgeois a envoyés spontanément à la justice pour prouver sa bonne foi dans la destinée des tableaux acquis par une de ses sociétés. Damien Piller jure qu’il assistera au procès. «Je ne battrai pas en retraite, ce serait un aveu. Or, je n’ai rien à me reprocher. Les tableaux en question figurent au bilan de la société, sans interruption, depuis leur acquisition. Ils n’ont donc jamais été donnés.»

Certes, il y pense, à ce procès. Mais l’homme d’affaires fribourgeois ne craint pas l’adversité. Tout son parcours semble d’ailleurs marqué par un certain art de grimper les arêtes en évitant les faux pas. Né en 1957, fils de procureur et petit-fils de deux conseillers d’Etat, dont l’un, Joseph Piller, a été le second fondateur de l’Université de Fribourg, il a son ancrage à Villars-sur-Glâne, dans l’agglomération fribourgeoise. Avocat, il est membre de l’exécutif de la grande commune jusqu’en 2006. Il n’est pas réélu pour un troisième mandat. Un affront. En cause: sa famille possède des terrains à Villars-sur-Glâne. Le début des constructions érigées dans ce secteur, en 2001, sème le doute. «Je m’étais pourtant scrupuleusement récusé chaque fois que ce dossier était abordé au Conseil communal. Mais les gens n’ont pas compris», estime-t-il, avouant cependant qu’il aurait dû prendre la peine de s’expliquer. «Je n’ai pas pris le temps de le faire, car ce n’est pas dans mon fonctionnement. Je ne fréquente pas les cafés, je vais toujours à l’essentiel, ce qui est une erreur lorsqu’on exerce une fonction politique.» Quelques mois plus tard, il quitte également le Grand Conseil après y avoir fait trois législatures. Et tourne la page de la politique, même s’il reste PDC dans l’âme.

S’impose dès lors à Fribourg Damien Piller le promoteur. Pas un projet immobilier qui ne porte son nom. Ou presque. Il y a déjà construit 3000 logements et 500 autres sont planifiés. L’an dernier, une de ses sociétés a également acquis un droit d’emption portant sur plus de 100 000 m2 de terrains appartenant à l’entreprise Ilford, à Marly, aujourd’hui en faillite. Les discussions sont en cours pour les transférer de zone artisanale en zone à bâtir. Parmi ses autres activités, il tente depuis des années de faire décoller l’aviation d’affaire à Payerne. Sa société, Speedwings, pourrait prendre son envol très bientôt.

Damien Piller se couche tard et se lève tôt. Et à l’écouter, il fait tout ça parce qu’il aime Fribourg, canton qu’il veut faire avancer. «J’aime bâtir, essayer d’apporter ma contribution dans la vie de la communauté, à mon niveau. Et ma satisfaction réside dans la variété de mes activités, des gens que je côtoie, et dans l’aboutissement des projets que je mène», dit-il. A Fribourg pourtant, les dents grincent chaque fois que le nom du promoteur est accolé à un nouveau projet. Mais même ses adversaires reconnaissent que derrière l’avocat calculateur se cache quelqu’un qui sait s’émerveiller et peut faire preuve de plus d’émotions qu’on ne le croit. «A Fribourg, dès que quelqu’un construit plus de deux immeubles, il est jalousé. On se demande d’où vient l’argent. Mais Damien Piller alimente un peu sa propre légende», commente une personnalité locale.

Reste que le nouvel intérêt de Damien Piller pour les médias a surpris tout le monde. Il n’a rien à y gagner, si ce n’est un peu de notoriété, ce qui ne serait peut-être pas pour lui déplaire après ses revers en politique. Mais lui-même ne se voit pas en Murdoch romand. «Je veux défendre une offre médiatique variée et diversifiée. Les citoyens doivent pouvoir se forger une opinion sur la base d’une information critique mais sûre. Mais mon métier, c’est la gestion. Chacun sa partition.» Et s’il devait avoir une vision pour l’avenir de ce secteur en pleine turbulence, il confie juste qu’il y croit quel que soit le support. «Parce que les gens chercheront toujours à s’informer.»

Pour lui, Sept. info est un laboratoire. «Je lui octroie une garantie de déficit de 500 000 francs par an pour cinq ans, indique-t-il. Quant à La Télé, la situation financière était d’une extrême gravité. La société n’aurait pas été en mesure de payer les salaires si le conseil d’administration n’était pas intervenu. Je peux vous dire que personne ne s’est pressé au portillon pour en prendre la présidence et personnellement, je m’en serais bien gardé», déclare celui qui possède maintenant 49% du capital-actions et espère que ça ne durera pas trop longtemps, grâce à une nouvelle recapitalisation qui interviendra lorsque la chaîne sera remise sur ses rails. «Nous nous donnons une année au terme de laquelle je passerai la main.» En souriant, Damien Piller avoue toutefois qu’il préfère présider La Télé que le PDC.

«Je ne fréquente pas les cafés. Je vais toujours à l’essentiel»