Fribourg/Neuchâtel

Damien Piller, l'homme qui ébranle la Migros 

Les 124 000 coopérateurs de Migros Neuchâtel-Fribourg ont jusqu’au 16 novembre pour décider s’ils démettent le président de leur coopérative régionale, visé par deux plaintes pénales pour gestion déloyale. Retour sur une votation inédite et une crise sans précédent dans l’histoire de l’entreprise

La Migros s’est toujours voulue davantage qu’une entreprise, une famille, où l’humain est placé au cœur de l’économie, selon l’un des principes de son emblématique fondateur Gottlieb Duttweiler. Mais «la famille Migros» s’entredéchire depuis plusieurs mois dans une guerre ouverte, aussi féroce que douloureuse. Au cœur du conflit, un homme, Damien Piller, inamovible président de la coopérative régionale Migros Neuchâtel-Fribourg (MNF) depuis 1996 et visé depuis juillet par deux plaintes pénales pour escroquerie, gestion déloyale et faux dans les titres, déposées par sa propre société.

Pour faire court, Damien Piller est soupçonné de s’être enrichi personnellement à hauteur de 1,6 million de francs aux dépens de la MNF, jouant de sa double casquette de président de la coopérative et de promoteur immobilier. Des accusations que l’avocat-notaire de 62 ans a toujours rejetées avec force, assurant n’avoir rien à se reprocher. Arc-bouté, accusant la Migros de mensonges, le Fribourgeois a rejeté les demandes successives de démission.

Lire aussi: Le personnel de Migros demande le départ de Damien Piller

Dans l’impasse, la direction de la Migros s’est lancée dans une opération totalement inédite en presque cent ans d’histoire, s’en remettre à sa base. La MNF organise jusqu’au samedi 16 novembre une votation générale extraordinaire auprès de ses 124 000 coopérateurs. Ces derniers doivent répondre à une seule et unique question: oui ou non à la révocation avec effet immédiat de Damien Piller et des trois membres de l’administration (l’équivalent dans la structure Migros du conseil d’administration) lui étant restés fidèles. Vu l’extrême sensibilité du scrutin, sa mise sur pied a été confiée à PricewaterhouseCoopers et le dépouillement des bulletins sera effectué sous surveillance notariale.

Un lanceur d’alerte

Comment le géant orange s’est-il enferré dans une telle crise, durant laquelle, pour reprendre les mots même de Damien Piller, «on a depuis longtemps quitté le domaine du rationnel»? Pour tenter de comprendre, il faut remonter au 6 novembre 2017. Ce jour-là, via la plateforme pour lanceurs d’alerte interne à l’entreprise, un employé signale de possibles malversations lors des chantiers de deux magasins. Il s’agit de surfaces de proximité dans les villages fribourgeois de Belfaux et de La Roche.

Une enquête est lancée par Mitreva, la société de révision interne du groupe. Le 12 décembre 2018, Damien Piller est confronté pour la première fois aux soupçons qui pèsent sur lui. Face au doute persistant, la Fédération des coopératives Migros (FCM), l’organe central de l’entreprise, mandate Mark Livschitz, un avocat réputé de la place zurichoise. L’homme de loi rapporte que, dans le cadre des projets de constructions suspects, deux versements de 800 000 francs ont été effectués par la MNF à deux sociétés du giron de l’empire Damien Piller, Anura et Constructor, alors qu’aucune contre-prestation ne correspond à ces paiements. Ces conclusions seront validées par trois autres études d’avocats zurichoises, puis confirmées par la société d’audit KPMG.

Lire aussi: Le torchon brûle entre le promoteur Damien Piller et la Migros

Le rapport est une bombe. Damien Piller n’est pas que le visage qui incarne la coopérative dans les pages régionales du Migros Magazine depuis plus de vingt ans. A Fribourg, il est un notable, comme on dit, issu d’une des grandes familles du canton. Son père, Joseph-Daniel Piller, fut le procureur général de l’Etat de Fribourg durant vingt-cinq ans. Il est aussi petit-fils de deux conseillers d’Etat. On retiendra surtout celui du côté paternel, l’avocat Joseph Piller, qui présidera ensuite le Conseil des Etats à Berne et restera comme l’un des bâtisseurs de la nouvelle Université de Fribourg. Une rue porte aujourd’hui son nom.

De l’aviation aux médias

C’est en tant qu’homme d’affaires et promoteur que Damien Piller va, lui, marquer les esprits. Hyperactif, il touche à de nombreux domaines, de l’automobile à l’aviation, passant par les médias. Surtout, s’il demeure moins connu du grand public que des Bernard Nicod ou Christian Constantin, Damien Piller est l’un des rois de l’immobilier romand. Dans un style différent, élégant, séducteur et affable, amoureux d’opéras, il n’en est pas moins un fonceur dur en affaires.

A Fribourg, l’homme a construit pas moins de 4000 logements, faisant sortir des quartiers entiers de terre et finissant par faire corps avec le boom démographique de son canton. Il y a peu de grands projets qui ne portent la patte d’Anura, sa société, son vaisseau amiral. A tel point qu’on murmure au bord de la Sarine qu’il est devenu un risque systémique pour la Banque cantonale fribourgeoise: too big to fail

Lire aussi: Damien Piller, l’ascension malgré l’adversité

Mais la réussite de Damien Piller a longtemps laissé une odeur de soufre. En 2006, les électeurs lui refusent un troisième mandat à l’exécutif de sa commune de Villars-sur-Glâne. Il paie des doutes tenaces autour de ses multiples casquettes, privées et publiques, lors de la construction d’un quartier sur des terrains acquis dans les années 1930 par sa famille. Porté par la population de son fief, le coup est dur et précipite la fin de sa carrière politique. Quelques mois plus tard, il démissionne du Grand Conseil où il a siégé durant quinze ans sous la bannière démocrate-chrétienne.

Ce n’est pas tout, le Fribourgeois se retrouve ensuite mêlé à une vaste affaire de corruption en France, liée aux pratiques frauduleuses de l’ancien maire de Saint-Cyprien, station balnéaire des Pyrénées-Orientales où Damien Piller a construit 360 logements de vacances. Le 16 septembre 2009, l’homme d’affaires est interpellé à Perpignan et placé en garde à vue durant quarante-huit heures.

Corruption ou mécénat?

Le procureur reproche à l’avocat fribourgeois l’achat, via sa société Anura, de dix tableaux de maître pour une valeur de 400 000 euros, entreposés chez le maire et destinés à une fondation et à un musée qui n’ont jamais vu le jour. Corruption ou simple mécénat? Après des années de procédure, la justice française tranche en faveur du Suisse, qui est finalement relaxé en février 2015. Mais l’épisode laisse des traces.

Depuis, Damien Piller s’est retranché chez lui, dans ce canton qu’il aime sincèrement, dont il connaît les gens et les codes. Toujours boulimique, il va lancer de grandes réalisations, boostant le développement de Fribourg. Créé en 2014 sur l’ancien site Ilford, son campus technologique du Marly Innovation Center (MIC) est un succès avec 150 entreprises et 500 emplois. Dans la Broye, il relance l’Aéropôle de Payerne, tandis que, fin 2018, il offre un écrin ultramoderne aux médias régionaux avec le Médiaparc de Villars-sur-Glâne.

Projet après projet, Damien Piller va redorer son image, devenant «Le bâtisseur du nouveau Fribourg», selon le titre d’un portrait lui étant consacré ce printemps par Le Temps. Tout semble dorénavant sourire à l’avocat. Mais le 2 juillet, le quotidien 20 minutes révèle qu’une plainte pénale a été déposée la veille par la Migros auprès du Ministère public fribourgeois à l’encontre de Damien Piller. L’affaire, jusqu’ici demeurée en interne, éclate au grand jour.

Lire aussi: Face à Migros, Damien Piller ne désarme pas

Mis en cause, le Fribourgeois se lance alors dans une contre-attaque acharnée, déposant pas moins de cinq plaintes pénales à l’encontre des instances de la Migros, notamment pour atteinte à l’honneur. L’honneur, le maître mot de la défense de l’avocat. Il n’en démord pas: il se dit victime d’une cabale visant à affaiblir un président régional trop indépendant. Il se pose en David face à Goliath, le «petit» Romand contre le rouleau compresseur zurichois. Un discours qui porte en ses terres. «La Migros est ingrate, pendant vingt ans, elle a bénéficié des réseaux d’affaires de Damien Piller, qui lui a obtenu les meilleurs emplacements du canton et fait débloquer plusieurs projets», réagit un politicien du cru.

«Anomalies dans le processus»

Entre la Migros et son président régional, la confiance est irrémédiablement rompue. Damien Piller, qui n’a cessé de critiquer la qualité du rapport Livschitz, va mandater de son côté l’avocat genevois Alan Hughes, pour réaliser un contre-audit. Le 27 août, lors d’une conférence de presse, le Fribourgeois assure que les investigations provisoires le «blanchissent». Le rapport final, signé le 7 octobre, est moins flatteur qu’annoncé. S’il n’établit pas l’existence d’un enrichissement indu aux dépens de la Migros, Alan Hughes constate «des anomalies dans le déroulement des processus» et invite à poursuivre l’instruction.

Lire aussi: Le promoteur Damien Piller se défend contre la Migros

Mais Damien Piller n’est pas homme à baisser la garde. Il commandite deux nouveaux audits, présentés cette semaine devant la presse. Leurs conclusions, censées prouver que les factures sont justifiées, contribuent finalement surtout à épaissir encore davantage le flou entourant ces deux versements de 800 000 francs. Face à ces dénégations, la Migros n’a jamais modifié sa position d’un iota, insistant sur les très sérieux soupçons de gestion déloyale pesant sur le président régional.

C’est dans ce contexte de tension maximale que les 124 000 coopérateurs sont donc amenés à décider du sort de Damien Piller à la présidence de cette coopérative qui s’étend sur un vaste territoire comprenant les cantons de Neuchâtel et de Fribourg, ainsi que la région vaudoise d’Avenches, les Franches-Montagnes et une grande partie du Jura bernois. Une votation dont le résultat demeure aléatoire, même si l’ensemble des organes de la communauté Migros plaide pour l’éviction, afin de retrouver une certaine sérénité.

Convoqué par la brigade financière

Reste qu’une autre échéance cruciale attend ces prochains jours l’avocat fribourgeois. Car, parallèlement, la justice a suivi son cours après le dépôt des plaintes pénales par la Migros. Le mardi 19 novembre, Damien Piller est convoqué pour s’expliquer devant la brigade financière de la police cantonale fribourgeoise. Et face aux inspecteurs, il y jouera davantage que son honneur.

Publicité