C'est ce mercredi que le public pourra découvrir, dans la périphérie de Berne, le centre commercial Westside (LT du 04.10.2008). La veille, c'est avec un sourire ravi que Daniel Libeskind a présenté aux médias sa première réalisation en Suisse. Chaussé de ses lunettes à épaisse monture noire et de bottes en crocodile, l'architecte américain a rappelé une nouvelle fois s'être inspiré du film The Big Store (1941), dans lequel les Marx Brothers passent la nuit dans un grand magasin.

Westside marque un tournant avec les projets précédents de Daniel Libeskind. Né en 1946 à Lódz (Pologne), il a d'abord vécu en Israël où il a étudié la musique, avant de partir pour les Etats-Unis et se tourner vers l'architecture. Son héritage juif et le devoir de mémoire - ses parents ont survécu à la Shoah - se retrouvent dans nombre de ses créations, comme le Musée Juif de Berlin, le centre de la Shoah à Manchester, ou encore la Freedom Tower à Ground Zero, dont il est le chef de projet. Il nous explique ici pourquoi il a réalisé un centre commercial. Entretien.

Le Temps: Selon le maire de Berne, Alexander Tschäppät, vous avez brisé un tabou avec Westside. Qu'a-t-il voulu dire?

Daniel Libeskind: Les architectes réputés le sont pour avoir conçu des musées, des stades, des bâtiments officiels. Cette fois-ci, avec Westside, nous avons créé un bâtiment consacré à la vie quotidienne, aux loisirs, aux personnes âgées... C'est complètement novateur. Il ne faut plus que l'architecture soit associée uniquement à des musées. Il faut célébrer le quotidien!

- Pensez-vous que les gens vont célébrer le quotidien à Westside?

- Mais oui! Pourquoi un centre commercial ne pourrait-il pas être une magnifique scène où interagir, rencontrer ses amis, vivre tout simplement? Ce n'est pas si différent des arcades de la vieille ville de Berne!

- Avez-vous hésité avant d'entreprendre ce projet?

- Hésité non, mais j'y ai réfléchi. Et je me suis dit que jamais personne ne l'avait fait auparavant.

- Après Westside, vous vous êtes lancé dans d'autres projets similaires, comme à Las Vegas. Faut-il y voir une tendance de fond?

- En effet, je prépare des centres de loisirs dans des complexes à Las Vegas, mais aussi en Corée. Je pense d'ailleurs que c'est le projet bernois qui leur a donné des idées. Par le passé, les centres commerciaux ou de bien-être étaient considérés comme techniquement et visuellement médiocres. Ce n'est plus vrai au XXIe siècle. Faire ses courses peut être une expérience aussi profonde que d'aller au musée! Il faut essayer de combler les divisions entre la culture et le commerce, et l'architecture peut y contribuer. D'autant que les gens deviennent de plus en plus exigeants.

- Certains voient dans les formes de Westside la proue d'un navire, un paquebot, d'autres une baleine...

- Chacun est libre d'imaginer ce qu'il veut. C'est justement ce que je veux dire quand je parle d'expérience individuelle. J'ai voulu que Westside soit une nouvelle manière d'expérimenter l'espace public, pas simplement un contenant pour des biens matériels. Ce n'est pas unidimensionnel.

- Etes-vous arrivé avec des idées bien définies ou vous êtes-vous laissé inspirer par Berne?

- L'environnement, cette manière qu'a le centre de surplomber l'autoroute avec le paysage autour, a été déterminant. Il fallait intégrer le bâtiment aux alentours. J'ai voulu rappeler, par les labyrinthes de passages et de lumière, les dédales et les arcades de la vieille ville. Et, par le bois de la façade, faire écho aux collines environnantes. La vieille ville de Berne n'a pas la place qu'il y a ici. Je vois cela non pas comme une opposition mais une synergie entre les deux, un alliage entre le neuf et la tradition qui est fermement ancrée ici. Pour moi, Westside fait intégralement partie de l'histoire de Berne.

- Est-ce difficile de travailler sur un tel projet quand on est par monts et par vaux?

- D'abord, j'ai un bureau à Zurich avec une excellente équipe. Et puis, il ne s'agissait pas juste de crayonner sur le papier, mais d'être là, au cœur des choses, attentif aux détails, comme par exemple que les devantures des boutiques ne soient pas octogonales. Nous avons travaillé étroitement avec les équipes d'ici. Et je me suis fréquemment rendu sur le chantier.

- Vous voyagez constamment et, à New York, vous déménagez souvent. Etes-vous toujours à la recherche de l'endroit idéal?

- Non! Le monde en soi est déjà fascinant. J'ai cette chance de pouvoir voyager et de me sentir à la maison dans de nombreux endroits du monde, que ce soit à New York, Berlin ou Tel Aviv.

- Vous avez évoqué votre envie de travailler sur un aéroport. Quel projet aimeriez-vous choisir dans le futur?

- Ce que j'ai voulu dire, c'est que l'architecture a sa place partout. Il existe encore des endroits, comme les aéroports, les gares ou les bureaux d'entreprise notamment, pour lesquels on estime inutile de faire appel à des architectes. Ce sont des techniciens qui les construisent, et en font des endroits où règnent la banalité et l'ennui. Moi, j'estime qu'au contraire les aspects prosaïques de notre monde ont besoin de la poésie que peut amener l'architecture.