Numérique

Daniele Zullino: «Un jeune incapable de se déconnecter doit réagir»

Contrairement à une idée reçue, les jeunes mènent une réflexion sur leur connexion permanente à internet. Cela n’empêche pas que les mécanismes d’internet peuvent pousser à l’addiction. Explications de Daniele Zullino, chef du service d’addictologie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)

Quatre heures par jour. C’est le temps passé en moyenne en ligne par les 16-25 ans durant leur temps libre, contre deux heures et demie pour les personnes âgées de 40 à 55 ans. Ces chiffres ressortent d’une étude publiée lundi par la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ). Cette enquête, menée en ligne en janvier 2019, s’est intéressée à l’utilisation des médias numériques de 1001 jeunes de 16 à 25 ans dans toute la Suisse.

Connectés en permanence, les jeunes utilisent les réseaux tous les jours pour tchatter par messages (96%), aller sur les réseaux sociaux (86%), regarder leurs courriels (63%), et aller sur des portails vidéo, comme YouTube (54%). Ils aiment surtout être à tout moment en contact avec d’autres personnes (89%) et apprécient également de pouvoir aller sur internet quand ils s’ennuient (87%).

Sentiments ambivalents

Des aspects négatifs ressortent également de l’étude, et les jeunes en sont plus ou moins conscients. Pour une moitié d’entre eux, la connexion permanente est vue comme ambivalente, positive et négative à la fois, alors que l’autre moitié la trouve essentiellement positive. L’enquête met aussi en avant qu’une moitié des participants se posent des questions vis-à-vis de leur pratique online et se fixent même des règles. Mais, malgré cette volonté de s’autoréguler, la connexion à internet peut facilement devenir addictive à cause de certains mécanismes psychiques, ainsi que le relève Daniele Zullino, chef de service d’addictologie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Le Temps: Selon l’étude de la CFEJ, un quart de jeunes se sentent nerveux lorsqu’ils ne sont pas connectés durant un certain temps. C’est problématique selon vous?

Daniele Zullino: Oui, quand il existe une incapacité à se déconnecter, il faut réagir car il y a un risque de dépendance. Nous parlons alors de nomophobie [peur excessive d’être séparé de son téléphone mobile, ndlr], un phénomène présent avec les jeux en ligne et les réseaux sociaux. Lors de nos thérapies cognitives et comportementales, nous travaillons sur cette anxiété. Nous essayons de casser le rituel qui consiste à vouloir tout contrôler. Des améliorations peuvent se faire rapidement.

Les jeunes s’instaurent certaines règles pour limiter leur connexion permanente. Ils n’utilisent pas leur téléphone mobile quand ils veulent se concentrer sur autre chose (77% selon l’étude de la CFEJ). Est-ce une stratégie efficace?

L’autorégulation est une bonne idée, mais cela ne marche malheureusement pas toujours, surtout face à des produits addictifs comme internet. L’addiction peut apparaître à cause de la présence de nombreux stimuli, présents en ligne de manière continue et accélérée, et qui ont des effets sur notre cerveau, car nous sommes faits pour y réagir.

Comment cela?

Il existe un système de récompense, par exemple des likes sur les réseaux sociaux ou des primes de fidélité dans les jeux en ligne. Un autre problème avec les applications c’est qu’elles sont très immersives. Nous nous retrouvons dans ce que nous appelons un flow, les utilisateurs oublient toute notion du temps et de ce qu’ils devraient être en train de faire. Cet oubli n’est pas toujours négatif. Mais pour les jeunes, il y a un risque: qu’ils perdent le temps précieux dont ils ont besoin pour apprendre ce qui est utile à leur développement.

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