Sur les clichés officiels du Conseil fédéral ou des gouvernements cantonaux, il y a toujours un sixième ou un huitième acteur que personne ne reconnaît. C’est le chancelier ou la chancelière, une personnalité de l’ombre qui joue un rôle essentiel dans le système démocratique. Nous dressons le portrait de cinq d’entre eux.

Episodes précédents:

Dans les couloirs de la vénérable demeure patricienne de la rue des Chanoines, nichée à l’ombre de la cathédrale Saint-Nicolas, qui accueille la Chancellerie de l’Etat de Fribourg depuis le XVIIIe siècle, on décrit volontiers Danielle Gagnaux-Morel comme une véritable geek. Et on s’amuse de la voir passer avec à chaque fois le dernier gadget électronique sorti. «Dès qu’il y a une nouveauté, il faut que je l’essaie», sourit la chancelière, devant la porte de son bureau, téléphone portable à la main. C’est bien plus qu’un simple dada. Son intérêt pour tout ce qui touche au numérique l’a imposée comme l’une des chevilles ouvrières de la digitalisation de l’administration cantonale, une démarche volontariste intitulée «Fribourg 4.0», l’un des trois axes majeurs de la présente législature.

Lire aussi: Le canton de Fribourg lance sa révolution numérique

Distanciation sociale oblige, l’entretien se déroulera dans une grande salle de réunion un peu impersonnelle et non dans son bureau, qui à l’avantage d’offrir une vue imprenable sur le pont de la Poya, le plus long pont à haubans de Suisse et symbole d’un canton en plein développement. Une fois installée, Danielle Gagnaux-Morel brûle d’exposer ses projets, de l’essor de la cyberadministration, en passant par la gestion des archives cantonales, reprise par ses services en 2016.

On aimerait la faire parler d’elle, de sa trajectoire. Elle hésite; elle ne voit pas trop l’intérêt à évoquer «le passé». On insiste. Pas seulement parce que la Fribourgeoise fut, le 1er juin 2005, la première femme à être nommée chancelière d’un canton suisse, mais aussi en raison de son parcours atypique. Elle est en effet issue du monde agricole, alors que la plupart de ses collègues ont suivi des parcours «classiques» comme le droit ou l’économie.

Car, avant tout, Danielle Gagnaux-Morel est une fille de la terre. Née le 4 juin 1963 à Fribourg, elle grandit dans la campagne sarinoise, à Lentigny, au sein d’une famille de paysans. Après avoir un temps rêvé de devenir archéologue, ce qui va la conduire à décrocher une maturité latin-grec, la jeune femme demeure fidèle à ses racines et se lance dans des études d’ingénieure agronome à Zurich. Diplôme de l’EPFZ en poche en 1987, elle commence tout naturellement à travailler à la défense du milieu agricole, d’abord comme rédactrice au sein de l’hebdomadaire spécialisé Agri, suivant pour cela les cours du Centre romand de formation des journalistes, puis en tant que secrétaire romande de l’Union suisse des paysans (USP).

Pionnière dans la recherche agronome

Son ascension est rapide. En 1994, à seulement 31 ans, la Fribourgeoise devient la première femme nommée par le Conseil fédéral à la tête d’une station fédérale de recherche agronomique, en l’occurrence celle de Liebefeld-Posieux. Spécialisé dans le domaine de la production animale et laitière, le site compte plus de 250 collaborateurs. Ce poste lui vaut d’être suivie par l’émission Temps Présent de la RTS, qui consacre un documentaire – intitulé Attaché-case et talons hauts – «à des femmes qui occupent des postes clés, des femmes qui ont réussi».

Si Danielle Gagnaux-Morel a toujours défendu la cause des femmes, naviguant dans des milieux masculins – «dans ma volée à l’EPFZ, nous n’étions que deux étudiantes» –, elle n’a jamais ressenti le besoin de se définir comme féministe. Pourtant, son organisation familiale aurait pu déjà être qualifiée de progressiste, en particulier lorsque vous avez deux grands-pères ayant siégé au Grand Conseil fribourgeois sous les couleurs du Parti conservateur (ancêtre du PDC). En effet, pour lui permettre de faire carrière, son mari, Bernard Gagnaux, va quitter son métier de fromager pour devenir père au foyer et s’occuper des trois enfants du couple. Un époux qui a aujourd’hui repris une activité de gardien d’animaux, produisant notamment du fromage de chèvre.

Lire également: Avec Danielle Gagnaux-Morel, Fribourg ouvre la porte des chancelleries cantonales aux femmes

Après dix ans en fonction, la Fribourgeoise caresse l’idée de se lancer un nouveau défi professionnel. Elle voit alors passer l’annonce pour la succession de René Aebischer, qui prend sa retraite après trente-six ans de bons et loyaux services (seize années comme vice-chancelier, puis vingt comme chancelier). «Je ne savais pas trop à quoi correspondait le poste, mais sa transversalité m’intéressait», reconnaît-elle. Elle postule. Sa formation de journaliste, ses compétences en gestion de crise (responsable des autorisations pour la nourriture des animaux, sa station de recherche avait été au front en 1996 lorsque la crise de la vache folle éclata), et son aisance en allemand font la différence.

L’étiquette démocrate-chrétienne de Danielle Gagnaux-Morel a sans doute également joué un rôle dans sa nomination, permettant ainsi au PDC de garder la main sur cette fonction stratégique. «Je suis la chancelière de tous les partis», rétorque-t-elle aujourd’hui. Et même si elle fut candidate à la candidature lors de la succession d’Isabelle Chassot au gouvernement, elle est toujours restée discrète sur ses positions politiques. «Nous sommes avant tout le bras droit du Conseil d’Etat, et plus particulièrement de son président», explique la Fribourgeoise, qui conçoit son rôle comme celui d’un facilitateur de l’action gouvernementale et d’un liant au sein du collège.

En première ligne

Chancelier est par essence une fonction de l’ombre. Pourtant, il peut arriver que celui ou celle qui l’incarne se retrouve sous le feu des projecteurs, comme en novembre 2019 lorsque le système informatique a complètement déraillé durant le dépouillement du second tour de l’élection au Conseil des Etats, provoquant un dimanche de gabegie sans précédent. Danielle Gagnaux-Morel monte en première ligne, pour encaisser les critiques, tempérer la colère des partis et répondre aux questions des journalistes. «C’est le rôle du chef d’assumer et de protéger ses équipes, tranche-t-elle. C’était à moi d’aller devant les médias.» Elle se veut néanmoins philosophe: «Quand tout se passe bien, nous ne sommes jamais encensés. Au contraire, quand cela se passe mal…»

Heureusement, il reste toujours à Danielle Gagnaux-Morel «le meilleur des antidépresseurs», sa passion pour l’équitation. «Quand vous montez, le cheval se fiche de savoir que vous avez passé une mauvaise journée, vous devez être entièrement avec lui», explique cette cavalière émérite, alors qu’elle nous raccompagne dans les couloirs du 17 rue des Chanoines, téléphone portable à la main, à l’affût des dernières notifications.