Malgré les apparences, Georges Lacroix n'a pas été élevé au sein d'une tribu de castors, mais par un grand-père braconnier qui lui a transmis l'amour du règne animal. A 7 ans, il possédait déjà un aigle royal. Après une marmotte, un élevage «expérimental» de martres et un héron cendré, il passa aux castors, une passion de dix ans, «parce qu'ils ressemblent aux hommes: familiaux, sédentaires, sociables».

L'Arve compte 60 familles de castors: Georges Lacroix n'eut qu'à choisir, ou presque. Pendant des mois, il a fait sa cour à une dizaine de fratries, les observant, leur offrant régulièrement des fruits et testant leur convivialité. Il choisit la famille la moins timide, baptisée «Golden» parce qu'elle raffole des pommes du même nom.

Chaque jour entre 20 et 21 heures, le naturaliste se rend sur la berge du bras mort où vit la famille Golden. Là, il dispose trois petits quartiers de pomme dans la terre et attend patiemment, debout. Tôt ou tard, maman castor ou un de ses fistons vient à passer par là. Quand Georges Lacroix repère l'une ou l'autre au loin, il s'allonge sur le sol, à cinquante centimètres de la rive, et interpelle le nageur. L'invité arrive, tourne quelques secondes dans les parages, se rapproche, croque une première bouchée du fruit défendu sans quitter l'eau puis monte sur la berge, sachant que l'homme ne vient jamais les mains vides. «Cinq goldens par jour!» râle parfois Madame Lacroix. Le castor reste là, suivant les périodes, cinq, dix, voire trente minutes. Georges Lacroix lui parle, le flatte, lui donne la becquée et lui caresse les pattes ou les mamelles. «C'est fou d'apercevoir cette tendresse dans leurs yeux.»

Du castor, Georges Lacroix sait tout. Il a lu tout ce qu'il faut lire sur le sujet, bien sûr. Mais il sait, lui, reconnaître la femelle du mâle: «Les livres disent que c'est impossible, mais regardez donc!» Il sait fabriquer, avec de la pulpe de saule, de la vase et des fleurs des marais, un ersatz de castoréum, cette excrétion sébacée qui permet à chacun de marquer son territoire. Il sait aussi communiquer avec eux, «bien que nous ne parlions pas le même langage», et il connaît leurs deux faiblesses: «Ils détestent les caresses sur le dos et les ondes émises par les téléphones portables.»

X. de S.