Non, ce visage ne lui dit rien. Yasin Rajabi rend poliment la photo qui lui est tendue. Depuis son kiosque de la Kreuzstrasse à Zurich, le sexagénaire en a pourtant vu défiler du beau monde. «Des présentateurs, des acteurs, des conseillers fédéraux», se souvient-il. Tous convergeaient vers le premier studio de la télévision suisse, installé juste de l’autre côté de sa rue. C’était il y a longtemps, à une époque où la télévision racontait le monde en noir et blanc. A une époque où le journal télévisé romand était présenté depuis Zurich. Certains se souviendront de José Ribeaud, premier visage à s’inviter dès 1966 dans les salons romands ou d’Annette Leemann, première femme à présenter le téléjournal. «C’était la belle époque», commente le kiosquier dans un sourire nostalgique.

Tout autour de lui, les pelles mécaniques redessinent un quartier déjà aisé qui ne cesse de s’embourgeoiser. Si les grandes maisons de presse NZZ et Ringier sont restées, les studios de télévision, à l’étroit, se sont décentralisés puis régionalisés. Au début des années 1980, les équipes du JT romand ont rejoint Genève. Loin des yeux, loin du cœur. L’onde d’émotions provoquée ces jours par l’annonce du départ du journaliste vedette de la RTS n’a pas atteint les rives zurichoises. «Darius wie?» interroge un jeune couple amusé par la photo qui leur est montrée. Au pied du siège du quotidien alémanique NZZ, un quidam l’assure, «il s’agit d’un PLR genevois»!

Hartmann, le Rochebin alémanique

«Je ne regarde pas la télévision romande. Si on apprenait mieux le français à l’école, ça changerait la donne», s’excuse une passante. Dans un pays où les échanges culturels se heurtent à l’écueil des langues, les stars du petit écran n’ont quasiment aucune chance de franchir les frontières linguistiques. Qui, côté romand, s’est aperçu du choc médiatique qui a récemment frappé la Suisse alémanique? En novembre, elle aussi perdra son enfant prodige. Son Darius Rochebin à elle se nomme Nik Hartmann. L’un comme l’autre ont su séduire leur public, créer un rendez-vous, leur rendez-vous. Chouchou des Alémaniques, «animateur culte» selon la presse régionale, le Zougois à lunettes rondes gagne en popularité avec l’émission SRF bi de Lüt, un magazine dédié aux cultures populaires qui l’emmène dès 2008 «chez les gens – à travers champs et montagnes». Des deux côtés de la Sarine, l’annonce du départ des présentateurs a suscité un torrent d’émotions et de réactions sur les réseaux sociaux. Or, par méconnaissance plus que par indifférence, la perte des uns reste lettre morte pour les autres. Et vice versa.

L’influence culturelle des pays voisins

Des tentatives de rapprochement ont pourtant eu lieu. S’affranchissant de ces barrières, les chaînes publiques alémanique et romande lancent, en 2013, une opération inédite. Le temps d’un mémorable journal télévisé, elles échangent leurs présentateurs. Le public salue la démarche, avoue à demi-mot regarder pour la première fois le JT des «autres». A l’interne, les équipes découvrent les sensibilités régionales qui teintent les éditions. De son bref séjour au quai Ernest-Ansermet, le journaliste alémanique Urs Gredig se souvient que «le présentateur était considéré comme un élément clé du journal, alors qu’à Zurich il fait simplement partie de la rédaction, sans être traité différemment».

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L’influence française de figures phares comme Patrick Poivre d’Arvor ou Claire Chazal n’est certainement pas étrangère à la pratique romande. A l’inverse, le journal alémanique est moins incarné, plus austère, héritage d’une tradition germanique qui, au sortir des deux guerres, voulait à tout prix éviter une nouvelle instrumentalisation des informations. Sans figure phare, la Tagesschau est présentée par quatre journalistes qui se relaient. Tous continuent à exercer en parallèle d’autres fonctions au sein de la rédaction. Dès lors, souligne Urs Gredig, «si quelqu’un quitte la présentation du JT, les médias l’annoncent mais cela ne fait pas les gros titres comme ces jours en Suisse romande».

L’appel du large

Surtout, avec la constitution du groupe CH Media, les lancements successifs de CNN Money Switzerland puis de Blick TV, le marché de l’audiovisuel privé s’est étoffé outre-Sarine et offre désormais de nouvelles perspectives aux stars alémaniques de la présentation. Depuis quelques mois, les transferts s’enchaînent, mais se cantonnent aux limites du territoire. En cela, le départ du présentateur phare du 19:30 relève de l’exception. En parvenant à s’extraire d’un marché audiovisuel romand extrêmement limité, il compte parmi les rares figures à accéder aux prestigieuses chaînes françaises. Dans cet univers hautement concurrentiel, s’y maintenir sera un tour de force. En poussant la porte du pressing qui a remplacé le studio de la Kreuzstrasse, on sourit lorsque la blanchisseuse commente du tac au tac la photo de Darius Rochebin, «on dirait le présentateur d’une télévision étrangère». Elle ne croyait pas si bien dire.

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