«Le canton entre dans le triangle des Bermudes»

Genève Après neuf mois de voyage en Asie, David Hiler est de retour en Suisse

L’ancien grand argentier genevois pose un regard calme sur les dossiers brûlants

Le géant vert est de retour. Grand argentier genevois de 2005 à 2013, salué de droite à gauche pour son habileté et sa maîtrise des dossiers, David Hiler réintègre la vie genevoise après neuf mois de voyage, très loin des affres politiciennes.

Tandis que son successeur, Serge Dal Busco, s’apprête à relever un défi budgétaire cornélien – préparer le terrain de la très coûteuse troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE III) sur fond de dette cantonale abyssale, de franc fort et de mise en œuvre de l’initiative «Contre l’immigration de masse» –, l’écologiste va, lui, intégrer la Haute Ecole de gestion pour y enseigner les finances publiques. Reposé, il livre au Temps un regard frais sur la Genève, la Suisse et l’Europe qu’il a retrouvées à son retour du bout du monde, et sur les chantiers qui les attendent.

Le Temps: Vous venez de rentrer d’un long et lointain périple après deux législatures. Où êtes-vous allé? Qu’avez-vous vu? Qu’en avez-vous retiré?

David Hiler: L’idée était de partir avec ma femme et ma fille, qui m’avaient peu vu pendant huit ans. J’avais aussi besoin de changement, sans autre objectif que d’aller à la rencontre des gens, de la nature et des animaux. Nous avons fait la Thaïlande, le Laos, le Cambodge, puis la Malaisie et un long séjour en Australie, avant de rentrer par la Turquie et l’Albanie. Je n’ai jamais regardé ce qui se passait à Genève où en Suisse, j’ai à peine regardé les actualités à la télévision. Ce qui m’a permis de réaliser que l’Europe n’est pas le centre des préoccupations en Asie. Au contraire de la Turquie, où l’UE est un sujet omniprésent.

– Après neuf mois de voyage, quelle Genève avez-vous retrouvée?

– Je suis arrivé à Genève à peu près au moment du débat budgétaire. Et je me suis rendu compte que ce qui avait été difficile lors de la dernière législature l’est devenu encore plus: les relations avec le parlement se sont compliquées, plus aucune des forces du Grand Conseil ne se sent engagée parce qu’elle est représentée au gouvernement. Et le dialogue s’est durci en général, la capacité à trouver des compromis s’étiole. Avec toujours le même paradoxe: on s’étripe sur des sommes peu significatives à l’échelle d’un budget. Enfin, je constate que Genève entre dans le triangle des Bermudes: le franc fort, la mise en œuvre de l’initiative de l’UDC et la fiscalité des entreprises. Ce sera une zone difficile à traverser.

– A l’échelle du continent, l’année écoulée a vu le modèle européen vaciller: 9 février en Suisse, montée des populismes de droite dure, victoire de la gauche radicale en Grèce. Quelle lecture faites-vous de cette séquence?

– Il y a une logique dans tout cela. Après la crise de 2008, les Etats-Unis ont choisi une autre voie que l’Europe: faire redémarrer l’économie sans se préoccuper de la réduction des coûts. En Europe, on a fait le choix de la discipline budgétaire, avec comme corollaire la montée du ras-le-bol populaire. Le succès de l’extrême droite n’a cependant pas tout à fait les mêmes causes que celui de la gauche radicale. Le premier émane davantage d’angoisses identitaires souvent antérieures à la crise, et pas forcément de la dégradation sociale. Mais la conjonction de ces deux tendances aboutit à la remise en cause du modèle libéral européen. Le 9 février, c’est un peu différent. L’acceptation de l’initiative de l’UDC a des causes qui varient selon les cantons. Avec un point commun: la peur de celui qui a la tête hors de l’eau d’être submergé.

– Cette Europe doit-elle se remettre en question?

– Oui. Quand vous voulez faire coexister, dans un même ensemble, des pays aussi différents que les Pays-Bas et la Roumanie, il faut deux choses: un sentiment d’appartenance commun, qui passe par un degré suffisant d’expression démocratique, et une forme de redistribution des ressources. Dans l’UE, ces deux conditions font encore défaut. La concentration des pouvoirs reste en main des grands chefs d’Etat et la redistribution des ressources n’a lieu que lorsqu’il s’agit d’éteindre des incendies. A cela s’ajoutent des systèmes de régulation sociale très disparates d’un pays à l’autre alors que le marché, lui, est libre. Si rien n’est fait et que le nombre des laissés pour compte augmente, je ne suis pas très optimiste. Je crois aussi que le fait d’avoir écarté la Turquie a été une erreur: ce pays se développe extrêmement bien, il produit et exporte beaucoup et rêve d’entrer dans l’Union. Laquelle aurait grand besoin d’une économie aussi performante en son sein.

– Le rapport à l’Europe sera, avec le franc fort et la question migratoire, un thème central des élections fédérales d’octobre. Quel pronostic faites-vous?

– Je ne m’attends pas à de grands bouleversements. Parce que les rapports de force sont très différents d’un canton à l’autre et se compensent. Les variations tiendront plutôt au sort de petits mouvements comme le PBD ou les Vert’libéraux. Les partis du centre comme le PDC vont-ils voir leur voilure réduite au profit de partis plus profilés? C’est possible. Mais la grande lessive, l’effondrement du PLR, a déjà eu lieu. Les fronts paraissent assez stables, je ne m’attends ni à une grosse progression ni à un déclin du PS et je ne vois pas de signal d’une chute de l’UDC.

– RIE III est le gros chantier des années à venir. En 2012, vous aviez proposé d’abaisser à Genève le taux d’imposition des sociétés à 13%, pour compenser la suppression des statuts spéciaux. Vous estimiez alors les pertes fiscales à 450 millions de francs et vous demandiez une compensation à hauteur de 50% de la part de la Confédération. Aujourd’hui, les pertes sont évaluées à 500 ou 600 millions, voire plus, et Berne ne veut pas s’engager au-delà de 130 millions. Le taux de 13% vous paraît-il toujours être le bon?

– On sait que le taux adéquat est entre 12 et 14%. A l’époque où nous avons articulé le chiffre de 13%, les experts fédéraux indiquaient plutôt 12% pour éviter le risque d’un départ des sociétés à statuts, surtout vers les Pays-Bas ou le Royaume-Uni. Entre-temps, le contexte international a changé, l’UE a ouvert des enquêtes au Luxembourg, de nouvelles normes sont apparues, les Etats-Unis veulent rattraper les profits de leurs multinationales, etc. Seul le Conseil d’Etat peut désormais articuler un taux précis. Si c’est 14%, tant mieux.

– Quoi qu’il en soit, il sera difficile de convaincre la gauche genevoise…

– Si on rate ce virage, en plus du franc fort et de la mise en œuvre de l’initiative de l’UDC, c’est une spirale négative qui nous pend au nez avec le risque d’une crise très longue et pénible. Je comprends qu’une telle baisse de taux soit choquante. J’ai moi-même dû faire un chemin intérieur pour m’y résoudre. La gauche devra aussi passer par là. Pour convaincre, le Conseil d’Etat devra avoir des discussions serrées avec les milieux économiques et les communes. Avec les premiers pour convenir de mesures de compensation, puisque la vaste majorité des entreprises vont voir leur facture fiscale quasiment divisée par deux. On peut imaginer quantité de mesures sous forme de taxes, par exemple, en faveur du parascolaire mais aussi des transports publics, en demandant aux entreprises un effort en fonction de leur nombre d’employés. On arrivera peut-être à dégager 150 millions supplémentaires. Quant aux communes, pour lesquelles rien n’est prévu à ce stade, il semble normal que les plus touchées, comme Genève, reçoivent quelque chose. Une piste est de mettre en œuvre les mesures de compensation dont je parle au niveau communal.

– Cela sera-t-il suffisant en cas de vote populaire?

– On ne l’évitera certainement pas, et c’est bien ainsi. Mais si le Conseil d’Etat se retrouve face à la gauche et aux communes, ce sera très compliqué. Même impossible sans compensations. Cela dit, je note qu’à gauche, on est déjà passé du «non» frontal à un «oui, mais à condition».