PORTRAIT

Avec David de Pury, la Suisse perd l'un des partisans les plus éloquents de son ouverture

Foudroyé par un cancer en une dizaine de jours, David de Pury est décédé mardi soir à Zurich. Ancien diplomate, reconverti dans l'économie privée, le Neuchâtelois était un fervent défenseur de la cause européenne

Le décès de David de Pury, mardi soir, a stupéfié tout le monde. Rien n'annonçait la mort si soudaine, à 57 ans, d'un homme qui, des années durant, aura symbolisé l'ouverture de la Suisse, dans tous les sens du terme, incarnant un authentique libéralisme avec beaucoup d'élégance intellectuelle et une irréductible détermination. Fervent proeuropéen, auteur, avec d'autres dirigeants économiques, d'un «Livre blanc» dont les thèses firent scandale, en 1995, David de Pury restera une figure profondément originale du débat public de ces quinze dernières années. A droite, dans sa famille naturelle, sa très grande liberté de ton, sa non appartenance au sérail politique et son engagement sans faille en faveur de l'adhésion de la Suisse à l'Union européenne ont alimenté quelques solides réserves à son encontre, en particulier du côté de l'UDC. A gauche, il restera évidemment le symbole honni d'un libéralisme pur et dur depuis la parution d'un ensemble de propositions destinées à ouvrir largement les marchés en Suisse et dont plusieurs sont aujourd'hui réalisées (lire ci-dessous).

A l'époque toutefois, en pleine crise économique, ces thèses provoquent un tollé. Le Livre blanc est exécuté, le monde du travail se déchaîne et les milieux économiques marquent leurs distances. Mercredi soir, sur les ondes de la Télévision Suisse Romande, le directeur de l'ancien Vorort, rebaptisé economiesuisse, Rudolf Ramsauer, n'en saluait pas moins le courage du disparu.

«C'était cette bonne vieille manière suisse d'exclure celui qui pense autrement, se souvient l'économiste bernois Beat Kappeler. Avec Heinz Hauser, il a été le seul des nombreux signataires du Livre blanc à en défendre publiquement le contenu. Ce texte n'était pas de l'ultralibéralisme et lui n'était pas un libéral borné. Aujourd'hui, La Poste et les CFF sont indépendants et les télécommunications sont libéralisées. Mais ces réactions hostiles l'avaient touché. Il était venu me voir pour en parler. Nous nous étions connus quand j'étais à l'Union syndicale suisse et que nous revendiquions, lors des négociations de l'Uruguay Round, au GATT, l'inscription de droits sociaux. J'ai une lettre de lui nous indiquant que la Suisse appuierait cette proposition.»

C'est à cette époque que David de Pury se fait connaître comme délégué du Conseil fédéral aux accords commerciaux et, à ce titre, négociateur en chef pour la Suisse des accords du GATT et bras droit, dans ce domaine, de Jean-Pascal Delamuraz. L'ouverture économique, politique et intellectuelle de son pays sur la scène mondiale deviennent alors des thèmes récurrents de ses interventions publiques. Issu d'une famille patricienne neuchâteloise, de mère bâloise, il a fait des études de droit et obtenu un brevet d'avocat à Genève avant d'entrer dans la diplomatie. Il devient ambassadeur à Washington, puis passe à la diplomatie commerciale où ses talents sont rapidement remarqués par Franz Blankart. En 1991, Après plus de vingt ans dans le service public, il rejoint l'économie privée et devient l'année suivante, jusqu'en 1996, le coprésident du groupe ABB, né de la fusion entre le suédois Asea et l'helvétique Brown Boveri.

Au moment de la parution du Livre blanc, à fin 1995, David de Pury est donc à la tête d'un géant industriel, qu'il peut faire profiter de sa connaissance de nombreux ministres de l'Economie acquise au service de la Confédération. Il siège également au conseil d'administration de Nestlé, du Credit Suisse Holding, d'Electrowatt, de la Zurich Assurances. Il est aussi un personnage intervenant beaucoup dans le débat public, un des rares Romands à s'être imposés dans les cercles de l'économie zurichoise. Ce goût du débat d'idées lui fait ainsi dire, dans une interview au Journal de Genève et Gazette de Lausanne qu'«il ne faut pas que la paix du consensus ressemble à celle des cimetières»

Cette notoriété lui vaut d'être inscrit d'office sur la liste des successeurs possibles de Jean-Pascal Delamuraz, en 1998. Son nom est avancé notamment par les Genevois Gilles Petitpierre et Peter Tschopp. Membre du Parti radical, l'intéressé n'a jamais, indique Beat Kappeler, nourri la moindre illusion» sur ses chances. Il devait rapidement préciser qu'il n'était pas candidat, non sans citer, dans les colonnes du Journal de Genève et Gazette de Lausanne, parmi les raisons qui dictaient son choix, le fait qu'il était «pour des changements profonds dans notre pays» et que, «très franchement», il ne les voyait pas venir à court terme.

Après son retrait d'ABB, qui intervient à la suite d'une restructuration du groupe, David de Pury va fonder sa propre entreprise. Avec quelques associés, il crée une société de conseil financier et de gestion de fortune et réalise diverses opérations industrielles. Dans les télécommunications, il participe notamment à la création de Fortel, mais le projet doit être abandonné faute d'obtenir une licence de téléphonie mobile. En 1997, il crée aussi une société d'investissement dans le marché de l'électricité, dont la libéralisation est annoncée.

Il est également appelé à jouer un rôle d'intermédiaire en vue du rapprochement entre le Journal de Genève et Gazette de Lausanne et Le Nouveau Quotidien, à partir de la fin de 1996. Les éditeurs des deux anciens titres en font le président du conseil d'administration du Temps, issu de la fusion des deux journaux.

Discret sur sa vie privée, David de Pury était marié à une Péruvienne, ancienne négociatrice au GATT, et père de deux enfants adoptés.

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