Matin calme sur les bords du Léman, côté France. Il est bientôt 7 heures et une dizaine de personnes se présentent en bout du débarcadère de la CGN, à Thonon-les-Bains. Tous des habitués, qui travaillent pour la plupart en Suisse. Certains allument une première cigarette en jetant un œil sur un journal, d'autres regardent les eaux qui bougent à peine. «Même les poissons dorment encore», dit quelqu'un.

Il y a là Patrick, thérapeute en médecine chinoise qui s'en va en face, à Nyon, rendre visite à sa fiancée et qui à chaque fois trouve «très romantique cette traversée» Il y a aussi Raphaël, l'agent de sécurité, Aïda, qui est dans la finance, Joël le physiothérapeute, Antoine le comptable et Yvonnig (un Breton) coordinateur dans le pétrole.

Les espoirs de 2007

C'est le Navibus «Coppet», le nouveau fleuron de la CGN, qui les transporte. Cent vingt places assises avec première et seconde classe, sièges confortables type avion, air conditionné, écran plasma et rapidité. «Coppet» peut filer à 50 km/h. Thonon-Nyon en 27 minutes et Nyon-Genève en 35 minutes. Le tout aux tarifs habituels de la compagnie.

La ligne a été inaugurée en grande pompe en mai 2007. Elle ravit les usagers. «On peut finir la nuit, pondre un rapport, lire ou rêver. Aucun stress, on arrive à l'heure, de bonne humeur», résume Antoine.

Mais après une année d'exploitation et un total de 100000 personnes accueillies à bord, le Thonon-Nyon-Genève va fermer en décembre à cause d'un manque de fréquentation (une vingtaine d'abonnés) et d'une faiblesse des cadences. Les passagers ont appris cela par la rumeur puis la presse. Ils sont écœurés.

«Je me suis rapprochée

du lac»

Aïda, avant, prenait sa voiture pour aller à Nyon, via Genève, en 1h30. «Quand j'ai su que la CGN ouvrait cette ligne, j'ai déménagé sur Thonon pour me rapprocher du lac, confie-t-elle. Tout ceci est stupide car si la CGN avait proposé un retour vers 17h, le bateau aurait été presque rempli.» Deux départs à 6h et 7h, un retour à 19h: c'est très nettement insuffisant pour les frontaliers.

La ligne était, paraît-il, expérimentale. «Mais une année suffit-elle pour estimer qu'elle n'est pas rentable? Certainement pas. On n'a pas laissé les gens s'y habituer», déclare Yvonnig. Que vont-ils faire? Yvonnig parle de trouver un logement sur Chens-sur-Léman (à une vingtaine de kilomètres de Thonon) car 16 fréquences journalières sur Nyon y sont assurées et la CGN devrait même renforcer cette ligne (environ 200 passagers par jour).

Un retrait trop rapide?

Joël, le kiné, va ressortir sa voiture, Aïda aussi. Ils ne la poseront pas à Chens pour sauter dans le bateau. «Quitte à l'utiliser, autant aller jusqu'au bout», conviennent-ils. Plus d'automobiles, donc plus de pollution et de trafic. «On a conscience que le lac, c'est plus écolo; mais nous laisse-t-on le choix?», demande Joël.

A Nyon, le «Coppet» se vide. Montent alors six personnes, dont Yves, agent fiduciaire à Chênes-Bougerie (GE). «Il y a un seul retour sur les coups de 18h, je suis donc obligé de prendre le train, regrette-t-il. Cette ligne est pratique, rapide, paisible mais on ne lui a pas donné sa chance. C'est donc du gâchis. Et la compagnie ne nous dit rien. Elle ouvre, elle ferme et nous n'avons pour choix que de supporter ses sautes d'humeur.»

A la CGN, on se défend d'avoir agi brutalement et sans concertation. «La décision a été prise à la suite d'un sondage réalisé à hauteur des douanes auprès des frontaliers», justifie Luc-Antoine Baehni, son directeur. L'enquête a démontré que le potentiel des clients pour le Navibus est plus élevé entre Lausanne et Thonon.

Préoccupations vertes

La CGN a donc détourné le «Coppet»: il sera chargé dès cet hiver d'ouvrir la nouvelle ligne. Sept allers-retours par jour en 27 minutes et 120 personnes sont attendues quotidiennement, selon une étude de marché. «Et les Lausannois pourront à nouveau faire leur marché à Thonon le jeudi», annonce Kathia Mettan, chargée de la communication à la CGN.

Autre argument avancé par la compagnie: sa préoccupation liée aux problèmes environnementaux. Car si le Navibus est réputé polluant et très gourmand en fuel, les voitures qui depuis Thonon font le tour du lac pour rejoindre Lausanne ou vont se garer au débarcadère d'Evian le seraient bien davantage.

Les craintes genevoises

Voilà qui réjouit le ministre vaudois vert François Marthaler, qui a longtemps émis des doutes sur les performances et l'utilité de la navette rapide. «Pour quelle ligne et quel service? Je suis donc satisfait que cette prestation aille enfin au bénéfice du plus grand nombre», précise-t-il.

Jean Denais, le maire de Thonon, se félicite que la CGN ait maintenu et même renforcé la très fréquentée liaison Evian-Lausanne (800 personnes par jour). «Cela signifie moins de voitures sur nos routes. En fait, la ligne Thonon-Nyon était une fausse bonne idée», estime-t-il.

Mais écologistes et usagers locaux parlent plutôt de mauvaise volonté de la Ville pour favoriser vraiment les transports publics: le manque de places de stationnement à proximité du débarcadère dissuade les frontaliers. «Il y a un parking gratuit à 500 mètres, un peu de marche à pied fait du bien», rétorque le maire.

Ce qu'il y a de sûr c'est que Genève continuera de son côté d'observer un flux grossissant d'automobiles et une offre moindre en transports publics, comme avec la récente suppression des trains directs assurant la liaison entre Annecy et Genève.