Nature

Débarrassé des éclusées, le Doubs a meilleure mine

Un plan d’action en 24 mesures vient d’être édicté par l’Office fédéral de l’environnement. Sur le terrain, autorités jurassiennes, pêcheurs et protecteurs de l’environnement n’ont pas la même perception de l’état de santé de la rivière. Les premières sont optimistes, les autres restent alarmistes

Une grande ambiguïté. Comment se porte le Doubs, emblématique rivière franco-suisse? Qui s’en préoccupe? Suivant qui les formule, les réponses sont tantôt optimistes, tantôt alarmistes. Aller vérifier par soi-même, en vagabondant le long de quelques-uns des 44 kilomètres du tronçon franco-suisse (pour un total de 430 kilomètres) dans un environnement resté sauvage, sombre en hiver en raison de l’encaissement de la vallée, ne permet pas de trancher.

Deux signaux contradictoires ont été émis en fin d’automne. L’Office fédéral de l’environnement a produit, deux ans après l’avoir ébauché avec ses partenaires franco-suisses, un plan d’action national en 24 mesures. C’est le mode d’emploi du sauvetage du Doubs, susceptible de «promouvoir un équilibre durable […] dans l’un des derniers refuges sauvages de Suisse», écrit la sous-directrice de l’OFEV, Franziska Schwarz, notant qu’«il est urgent d’agir» dans un espace qui se trouve «à un carrefour d’intérêts à concilier, entre nature et économie».

Dans le même temps, Pro Natura fustigeait l’inaction des autorités. «La rivière se dégrade de plus en plus», tonne Lucienne Merguin Rossé, chargée d’affaire de l’ONG environnementale, estimant que, dans ce dossier, «on parle beaucoup, mais on ne fait rien, et quand on mène une action, ce n’est que cosmétique.»

Garde-pêche de la société franco-suisse, Patrice Malavaux est à peine moins pessimiste: «L’état est stationnaire. Depuis que je pêche en 1995, je vois passer les plans pour rendre le Doubs plus propre. Le problème, c’est que les actions ne suivent pas. On est en à implorer le ciel pour que les conditions hydrologiques naturelles soient favorables. Qu’il y ait de l’eau dans la rivière, quelques crues en automne pour nettoyer les fonds et qu’il subsiste suffisamment d’eau pour les fraies. Janvier nous permettra de voir si nous sommes confrontés à une nouvelle hécatombe d’ombres et de truites comme en 2014 ou en 2011-2012.»

«Prétendre que le Doubs se meurt est un mensonge»

Tout autre est le message du ministre jurassien Philippe Receveur, au moment de rendre son tablier gouvernemental. «Le Doubs affiche une bonne santé physico-chimique, assène-t-il. Il reste une rivière exceptionnelle, avec plus de vingt espèces de poissons. Prétendre que le Doubs se meurt est un mensonge.»

Pourtant, depuis 2011 et la manifestation qui avait réuni un millier de personnes à Goumois, autour de Yann Arthus-Bertrand, les diagnostics alarmistes et les poissons victimes du champignon Saprolegnia se sont multipliés. «Il convient d’opérer une mise au point, reprend Philippe Receveur. Il est interpellant que les ONG s’en prennent systématiquement au canton du Jura, qui est souvent privé de pouvoirs dans ce dossier où interviennent des sociétés électriques nationales et les Etats suisse et français, alors que le Jura s’emploie avec énergie à trouver des solutions. Je n’ai pas attendu la manifestation de mai 2011 pour demander à la conseillère fédérale Doris Leuthard de déclencher un processus en faveur du Doubs, ce qu’elle a fait en mettant autour de la table des représentants des autorités françaises, suisses, neuchâteloises et jurassiennes.»

D’abord un diagnostic

La plate-forme binationale a donc produit un plan d’action, ce qui ne guérit pas encore la rivière. «On ne s’est pas contenté de discuter, poursuit le ministre. Il a fallu faire un diagnostic, dans un environnement complexe, car on avait peu de documentation sur les dysfonctionnements et leurs causes. Il n’aurait servi à rien de prendre des mesures tous azimuts, sans données scientifiques précises.»

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Philippe Receveur se targue d’avoir «paré au plus pressé concernant l’urgence de maîtriser les éclusées». «C’est vrai, il faut saluer la résolution du problème des différences de niveaux de la rivière, en aval des barrages hydroélectriques», commente le pourtant critique Patrice Malavaux.

A fin 2014, le règlement d’eau du Doubs qui datait de 1969 a été révisé. Le nouveau document doit être signé en 2016. Il prévoit une coordination dans l’activité des trois barrages du Doubs, avec notamment l’absorption par la retenue du Refrain des éclusées du Châtelot. Auparavant, les lâchers d’eau pouvaient déclencher une vague pouvant atteindre 95 centimètres de haut à Saint-Ursanne, inondant les berges et piégeant les poissons dans les gouilles lorsque l’eau redescendait aussi vite.

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«Ce règlement, combiné au plan sectoriel du Doubs élaboré par le canton du Jura, qui constitue un modèle d’intégration sans équivalent en Suisse, permet de démontrer que l’état global s’est amélioré», insiste Philippe Receveur.

Ce n’est pas tout. Le Jura a élargi et assaini l’embouchure de cinq ruisseaux affluents du Doubs. «Des invertébrés qui avaient disparu sont de nouveau présents, relève Laurent Gogniat, de l’office jurassien de l’Environnement. Sans compter que les poissons trouvent des sites appropriés pour frayer.»

Si le Jura exhibe encore la station de mesure permanente de la qualité des eaux installée en aval de Saint-Ursanne, à Ocourt, il subsiste des points noirs. Comme l’assainissement des stations d’épuration en amont du barrage du Châtelot, dans la région de Pontarlier, au Locle et à La Chaux-de-Fonds. Les villes attendent de figurer dans les priorités de la Confédération pour obtenir des subventionnements. Les travaux ne débuteront pas avant 2018-2020. Les eaux usées de Goumois-Suisse, qui finissent dans le Doubs sans traitement, seront prochainement dirigées vers la step de Goumois-France.

Certains paramètres de dégradation ne sont pas maîtrisables. Laurent Gogniat: «L’eau de la rivière se réchauffe. Elle affiche deux degrés de plus qu’il y a vingt ou trente ans. Cela stresse la faune et fait proliférer les algues.»

Deux autres domaines posent problème: l’utilisation de produits chimiques dans l’agriculture et la douzaine de seuils qui entravent le libre parcours des poissons. Le plan d’action fait peu de cas des pollutions agricoles. Concernant les petits barrages au fil de l’eau, la France va démonter celui du Theusseret. Rien du côté du canton du Jura. «Au contraire, dénonce Lucienne Merguin Rossé. Il y a la volonté politique de leur redonner vie. Les petites centrales au fil de l’eau sont un problème qu’on refuse de prioriser. Une turbine, près de Saint-Ursanne, aspire le poisson. Il suffirait d’installer une grille. Rien ne se fait, nous n’avons décidément pas les mêmes priorités.»

L’affaire de la passe à poissons de Saint-Ursanne

Doublées de luttes d’egos, les relations entre autorités jurassiennes et Pro Natura sont ouvertement conflictuelles dans un dossier précis. Il est admis que, pour tenter de sauver l’apron, dont il ne subsiste que quelques individus, comme l’exige le comité de la Convention de Berne, il faut permettre la migration de la faune par-delà le petit barrage qui se trouve juste avant Saint-Ursanne. Un sac de nœuds. Le canton, appuyé par des experts, prône la construction d’une passe à poissons, une rampe en colimaçon avec des moellons calcaires. Or, Pro Natura et une partie de la population de Clos du Doubs n’en veulent pas, les uns parce qu’elle empiétera sur la «plage» de Saint-Ursanne, les autres parce qu’ils veulent un ruisseau de contournement. Philippe Receveur a donné du temps aux partisans du ruisseau pour convaincre le propriétaire foncier de céder son terrain, ce qu’il refuse de faire.

Au final, le permis de construire la passe à poissons a été délivré. «C’est une fausse bonne idée, dénonce Lucienne Merguin Rossé. Je suis contre les solutions techniques, alors qu’il existe une alternative naturelle. Ces passes à poissons ne fonctionnent pas. Qui va les surveiller et les entretenir? Nous sommes face à un pouvoir autoritaire qui tient à l’écart les ONG. Seule la prise en compte de tous permettra de sauver le Doubs.»

Philippe Receveur ne s’en laisse pas compter. «Le plan d’action est un excellent outil. Il faut un peu de temps pour constater les améliorations. Revenez dans cinq ans et vous saluerez le travail effectué entre 2011 et 2015.»

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