Dans le climat politique actuel, c'est un ovni. L'initiative «pour une politique raisonnable en matière de chanvre protégeant effectivement la jeunesse» sera discutée à partir de mardi au Conseil national. La Commission de la santé propose son rejet sans contre-projet, préavis qui sera sans doute suivi même s'il a été voté à une courte majorité de 11 voix contre 10 et 3 abstentions.

Déposée à la suite du rejet, par le National en juin 2004, du projet de révision de la loi fédérale sur les stupéfiants adopté en décembre 2001 par les Etats, cette initiative devrait permettre de compter les camps. Une épreuve qu'on craint surtout dans celui des partisans d'une libéralisation. D'autant que les messages scientifiques et médicaux, après avoir relativisé le danger de l'herbe, sont aujourd'hui plus brouillés. La banalisation de la consommation de cannabis a entraîné deux effets contradictoires. La confirmation, d'abord, qu'un usage modéré du joint est possible sans problème. Et ensuite une meilleure appréciation des dangers liés à des consommations excessives ou entreprises sur un terrain psychologique fragile.

Le premier phénomène est documenté par une étude menée récemment à Lausanne sur un groupe de 5000 étudiants entre 16 et 20 ans, composé de fumeurs de cannabis (455), de fumeurs de cannabis et de tabac (1703) et d'abstinents (3105). Les fumeurs de tabac seul n'étaient pas compris dans l'étude.

Cette dernière débouche sur des résultats attendus - les fumeurs de cannabis et de tabac ont plus de problèmes que ceux qui n'utilisent que le cannabis - et d'autres un peu plus surprenants - les fumeurs de cannabis seul sont mieux socialisés et font plus de sport que les abstinents.

Si elle a soulevé quelques vagues, cette recherche confirme une réalité connue: les consommateurs les plus problématiques recourent en général à plusieurs produits. La consommation de cannabis peut encourager celle du tabac et toutes deux, on le sait même si ce n'était pas le sujet de l'étude, sont mauvaises pour les bronches.

Meilleure connaissance

La nouveauté des dernières années, qui a provoqué plusieurs revirements spectaculaires d'anciens partisans d'une libéralisation, réside plutôt dans une meilleure connaissance du groupe des consommateurs pour lesquels le cannabis pose de réels problèmes. L'ampleur de ces derniers a surtout été mise en évidence, explique Jacques Besson, chef du service de psychiatrie communautaire du CHUV, par l'étude des cas présentant ce qu'on appelle un double diagnostic - c'est-à-dire une consommation problématique de substance et une autre pathologie mentale - le plus souvent une psychose ou une dépression.

«Lorsque ces personnes parviennent à se passer de cannabis, elles font des progrès importants. Nous les y encourageons en travaillant sur leur motivation et en traitant leurs troubles annexes.»

Le cannabis, telle est la leçon qu'en tire le médecin, est une très mauvaise réponse aux troubles psychique et même au simple mal-être: il tend à aggraver la situation. Peut-il causer à lui tout seul une pathologie mentale?

La réponse ne fait pas l'unanimité. Des consommateurs de cannabis ont fait leur apparition dans les consultations spécialisées, ce qui évacue la croyance selon laquelle l'herbe n'engendrerait jamais de dépendance. Cette dernière semble même guetter près d'un consommateur sur dix.

Risque de psychose?

Certains auteurs vont plus loin et accusent le cannabis de déclencher des psychoses. C'est le point le plus disputé. On sait qu'il peut favoriser l'expression d'un trouble latent. Mais le causer? Jacques Besson n'y croit pas: «L'intoxication aiguë peut créer des hallucinations comparables à celles des psychotiques. Mais pas engendrer seule une maladie aussi complexe.»

La revue Lancet a tenté de faire le point. Au terme d'une revue des articles publiés sur la question, elle a tranché que les jeunes consommateurs de cannabis présentent un risque statistique plus élevé de développer une psychose. Ce qui ne démontre pas encore une relation de cause à effet mais suffit, estime la revue, pour prévenir les adolescents qu'ils s'exposent en consommant du chanvre.

Banal quand tout va bien, dangereux pour des personnes fragilisées, le chanvre n'est pas la panacée qu'a dépeinte longtemps un discours construit contre la dramatisation excessive qui avait sévi jusque-là. Ses inconvénients - y compris pour le confort des consommateurs - sont aggravés par les espèces à forte concentration de principe actif qui circulent aujourd'hui.

Reste à déterminer quelle est la meilleure manière de faire circuler ce message complexe: maintien de l'interdiction ou réglementation. C'est l'enjeu du débat qui reprend.