Cela ne plaît guère aux Zurichois: les visiteurs étrangers qualifient parfois leur lac de «rivière». Mais, indépendamment de sa taille, le lac de Zurich, ou plutôt ses rives de plus en plus noircies par les constructions, suscite des débats politiques passionnés. «Un lac, c’est un lien fort, surtout lorsqu’on habite sur ses côtes, explique Ruedi Jeker. Et, vous vous en doutez, les terrains ont pris de la valeur ces dernières années.»

Rencontré sur une terrasse zurichoise sans accès à l’eau ni à ses villas, l’ancien conseiller d’Etat libéral affiche le ton du combattant. A l’image de ses collègues du comité de l’association FAIR qu’il préside, celui qui fut ministre jusqu’en 2007 ne possède ni résidence ni embarcadère sur les rives. Mais un souci l’occupe, assure-t-il: sauver la notion de propriété privée.

FAIR est un sigle allemand qui signifie «Pour une valorisation des rives du lac de Zurich dans un esprit de droit». Ce sont des initiatives du centre gauche qui ont ravivé une saga déjà vieille de plus d’un siècle et qui rappelle les actuels remous au bord du lac Léman pour un libre accès aux rives.

En 2010, l’initiative «Zurisee für alli» (Le lac pour tous) réunissait les signatures nécessaires: elle réclamait l’installation d’un chemin de balade sur l’ensemble de la rive, voire dans l’eau sur pilotis, comme il existe déjà près de Wädenswil. A l’heure actuelle, quelque deux tiers des rives seraient entre les mains de privés. Seules 14% des rives seraient publiques et sans statut de site protégé.

La proposition a semé la peur dans certaines propriétés de la ­Riviera zurichoise. Après le retrait de l’initiative, le gouvernement – à majorité bourgeoise – a imaginé un contre-projet, très disputé. Il suggère d’inscrire dans la loi sur la circulation un crédit annuel de 6 millions pour des chemins d’accès qui devraient dans l’ensemble coûter 250 millions. Un cinquième des frais reviendrait aux communes. Le parlement se prononcera cet automne.

L’assurance d’un respect des volontés des propriétaires de villa, précisée dans un article de la loi, ne convainc pas leur lobby. Ruedi Jeker est catégorique: «En cas d’acceptation, nous aurons recours au référendum.» Pour l’ancien directeur de la Sécurité, le projet devrait dans l’ensemble coûter cinq fois plus qu’annoncé, si l’on considère le renchérissement.

Créée en 2010, FAIR réunit 200 membres, surtout des riverains d’appartenance bourgeoise, invisibles dans le débat mais représentés par d’anciens politiciens. Leur président continue: «Nous vivons dans un climat de plus en plus hostile à l’idée de propriété privée, voire de réussite, nous l’avons vu lors de la campagne sur les «profiteurs» [lors de l’initiative Minder]. C’est un problème de société. Nous ne voulons pas empêcher l’accès au lac, mais combattre le dogme selon lequel il appartient de soi au public.»

A la fin du XIXe siècle, lorsque les chemins de fer se développent en amont du lac, notamment sur la côte sud en direction des Grisons, le canton a contraint certains habitants au départ et leur a donné des terrains directement sur les rives. Aujourd’hui, ce sont ces concessions, parfois difficiles à interpréter, qui se retrouvent visées, déplore-t-on dans les rangs libéraux.

«Il s’agissait alors avant tout de terrains marécageux tout au long des 67 kilomètres de côte», souligne Wilhelm Natrup, responsable du développement du territoire au canton.

Aujourd’hui, quelque 600 000 personnes vivent dans un périmètre proche du lac. Et en été, notamment aux abords de la ville, c’est là que se concentre une grande partie des activités touristiques et culturelles. «Nous devons, là aussi, imaginer des moyens de répartir ces occupations tout au long de la côte, poursuit Wilhelm Natrup. Pour éviter des excès.»

Alors, s’agit-il d’une «lutte des classes», comme le suggérait récemment la Neue Zürcher Zeitung, qualifiant de «drame sans issue à la limite de l’absurde» cette bataille pour un chemin sur des rives d’ores et déjà inaccessibles? «Le terrain sous concession n’est pas une propriété sans condition. Je suis née aux abords du lac, y vis, viens d’une famille bourgeoise et aspire malgré tout à cet accès public. C’est un droit primaire», réplique Julia Gerber Rüegg.

La députée socialiste, porte-drapeau des initiants et désormais favorable au contre-projet, réfute cet argument de «jalousie». «Nous ne toucherons pas aux avoirs des gens; personne ne sera chassé de sa demeure. Et les itinéraires déjà installés montrent que les gens les apprécient, les soutiennent.»

Si elle refuse l’argument de lutte des classes, la socialiste souligne un point fort des adversaires: «Ils disposent de moyens financiers» pour faire campagne.

«Nous ne toucherons pas aux avoirs des gens; personne ne sera chassé de sa demeure»