«La surcharge est telle que le risque de voir des collaborateurs atteints dans leur santé est réel. Nous n'avions pas d'autre possibilité que de prendre des mesures urgentes.» Adjoint du chef du service vaudois de protection de la jeunesse (SPJ), Eric Paulus estime que chacun des assistants sociaux a vu le nombre des dossiers dont il s'occupe augmenter de 50% en une décennie. On compte 94 dossiers par poste à plein-temps, contre 60 en 1989.

Pour en revenir à la situation de 1989, il faudrait un engagement massif de personnel, de quoi remplir 22 à 24 postes à plein-temps, alors que le service social du SPJ en compte actuellement 40, occupés par une soixantaine de personnes. Or, soumis aux mesures d'économies de l'Etat de Vaud, le Service de protection de la jeunesse, qui a déjà bénéficié de six engagements au milieu de l'année dernière pour lui permettre de se doter d'une unité spécialisée dans les interventions rapides, ne peut ainsi augmenter son personnel.

Alors qu'un audit de son fonctionnement vient de débuter, le SPJ a décidé de faire diminuer le nombre de ses dossiers. Ses partenaires – services sociaux communaux, juges de paix, autorités de tutelle, etc– en ont été avertis par une lettre signée du chef du service, Jean Vallet, le 12 avril dernier. «Nous devons faire des choix» indique Eric Paulus. Choix restreints, dans la mesure où le SPJ fonctionne le plus souvent comme agent d'exécution, mandaté par la justice pour exercer les responsabilités que le Code civil impose à l'Etat dans le cadre de la protection des mineurs.

Travail de gendarme

L'accompagnement et la surveillance des droits de visite, lorsqu'il y a divorce, constituent l'un des cas où il n'existe pas de contrainte juridique. «Dans les cas conflictuels, le SPJ a été de plus en plus fréquemment mandaté pour responsabiliser les parents, surveiller les agendas, intervenir lors de désaccords. Nous n'accepterons plus aucune prestation nouvelle de ce type, et nous allons réévaluer certains des dossiers en cours.» Pour Eric Paulus, la tâche de l'assistant social s'apparente dans un certain nombre de cas à une pure surveillance, face à des partenaires qui n'ont aucune intention d'améliorer leur relation. «Quelle est l'efficacité de notre travail, alors que ces dossiers demandent énormément de temps et d'énergie?» demande-t-il. En 1998, sur les 3600 dossiers ouverts, 700 couvraient des problèmes de droit de visite, dont 200 exclusivement ouverts pour non-respect des horaires arrêtés.

Le problème, c'est que personne d'autre que le SPJ n'est aujourd'hui en mesure de reprendre la tâche qu'il a décidé d'abandonner. «Nous verrons ce qui va se passer, lâche Eric Paulus. Légalement, c'est aux autorités judiciaires d'agir. Mais le domaine est sans doute à repenser totalement, avec les services sociaux, en imaginant d'autres moyens de rappeler les parents à leurs devoirs.» Président de la Chambre de recours du Tribunal cantonal, et responsable à ce titre des juges de paix, Laurent de Mestral avoue «ne pas savoir comment les choses vont se résoudre. J'imagine que cela risque de retomber sur nos services». Certitude: le parent systématiquement gêné dans l'exercice d'un droit de visite reconnu va se retrouver dans une situation encore plus difficile.

Lourde décentralisation

Le SPJ va par ailleurs tenter de limiter la participation de ses collaborateurs aux auditions judiciaires. Enfin, il a décidé d'élaborer une liste d'attente de ses interventions. «Nécessité fera loi», résume Eric Paulus, en relevant que l'élaboration des grilles de tri est actuellement en cours dans chaque équipe.

Pour les responsables de la protection de la jeunesse, l'augmentation du nombre des cas de mauvais traitements envers les enfants, de désaccords familiaux graves pouvant mettre en danger des adolescents, etc. dépend d'un faisceau de causes diverses. Ils constatent la fragilisation générale des modèles parentaux, l'évolution de la législation relative aux mineurs, et l'attention généralement plus grande accordée à leur protection, qui se traduit par une médiatisation plus grande des cas les concernant. Sur un plan plus spécifiquement vaudois, la régionalisation de l'activité du SPJ, qui a peu à peu installé des antennes dans les dix centres sociaux régionaux, est également responsable de cette évolution. «Chaque ouverture régionale s'est soldée par une augmentation des dossiers. Nous avons répondu à une demande latente», constate Eric Paulus. L'origine de certaines des difficultés actuelles du service se trouve dans cet éclatement, qui a abouti à répartir des équipes de trois à quatre personnes dans l'ensemble du canton: «Chaque absence , chaque maladie crée de la surcharge. Il faudra sans doute ajuster cette décentralisation.» Le SPJ s'est donné trois mois pour évaluer l'effet des différentes mesures d'urgence qu'il vient de prendre.