«Je suis extrêmement déçue.» Professeur de maths, pionnière de l'enseignement bilingue au gymnase de Morges, Nicole Chevalley Berney n'en revient pas. D'un trait de plume, Francine Jeanprêtre, cheffe du Département de la formation et de la jeunesse (DFJ), vient d'ôter aux gymnasiens vaudois la possibilité, dont ils disposaient depuis 1996 dans trois établissements, de suivre un enseignement partiellement en allemand et en français.

A partir de la prochaine rentrée d'août, les élèves du secondaire supérieur, qui voudraient malgré tout se frotter à la réalité quotidienne de la pratique d'une seconde langue, seront priés d'aller le faire ailleurs, c'est-à-dire en Suisse alémanique (éventuellement en Allemagne ou en Autriche). L'effort d'organisation de l'école vaudoise se limitera alors à leur trouver des établissements acceptant de les accueillir pour une année (la seconde d'un cursus de trois ans) et à leur garantir qu'ils retrouveront ensuite leur «bahut» d'origine. Tout le reste: organisation du logement, recherche d'une éventuelle famille d'accueil, notamment, sera laissé à la charge des parents.

Jean-François Charles, adjoint au chef du Service de l'enseignement secondaire, défend la décision prise par son département avec des arguments pédagogiques: «S'agissant de bilinguisme, il est clair qu'une année d'immersion complète dans un environnement germanophone est plus efficace.» Il ne cache toutefois pas – Francine Jeanprêtre l'admet dans la lettre expédiée mi-janvier aux maîtres de gymnases – que le manque de professeurs à même d'assurer un enseignement bilingue est aussi à l'origine de cette décision. Il faut des maîtres dominant parfaitement l'allemand puisqu'il s'agit pour eux d'enseigner dans cette langue des disciplines comme l'histoire, la biologie, la physique ou les maths.

Le paradoxe, c'est de voir l'enseignement bilingue disparaître parce qu'il est trop prisé. Mobilisant quinze maîtres, il est aujourd'hui suivi par 179 élèves (78 en première année, 90 en deuxième, et 11 en troisième) répartis dans huit classes des établissements de Morges, de Beaulieu et d'Auguste-Piccard à Lausanne.

Trop de demandes

«Lors de la dernière rentrée, il a déjà été terriblement difficile de satisfaire toutes les demandes, et d'arriver à une organisation correcte des classes», affirme Jean-François Charles. Dans le courant de l'automne déjà, il a donc été décidé de ne pas poursuivre, et la préinscription de 88 nouveaux élèves n'y changera rien.

«Ce qui me met en colère, lance Nicole Chevalley Berney, c'est qu'on abandonne cette filière sans avoir fait la moindre consultation, sans évaluation pédagogique, sans en avoir référé aux maîtres concernés. On ne m'a jamais rien demandé, alors que l'expérience s'est révélée très positive. J'ai le sentiment profond que l'enseignement bilingue n'intéresse pas le département qui n'y voit qu'une source de complication et de coûts supplémentaires.» Un département dans lequel on ne s'est pas préoccupé de recruter des maîtres au-delà de ceux qui se sont spontanément annoncés. Aucune prospection n'a par exemple été lancée dans des cantons alémaniques, aucune tentative d'organiser des échanges d'enseignants n'a été faite jusqu'ici. C'est au moment où la possibilité d'enseigner dans deux langues disparaît que Francine Jeanprêtre, qui dit «tenir beaucoup à une possibilité essentielle pour le pays», invite dans sa lettre les maîtres «à envisager d'enseigner dans un gymnase alémanique durant un an». Ce qui n'a plus de sens: «C'est au moment où l'expérience a été lancée qu'il fallait réfléchir à sa suite» lance Nicole Chevalley Berney. Le résultat sera de faire entièrement peser sur les parents la responsabilité de l'ouverture à l'allemand et d'importantes contraintes financières: «Nous dirons à l'Office des bourses d'être attentif aux demandes qui pourraient être présentées» dit Jean-François Charles.

Les élèves sont amers. Croisés dans les couloirs du gymnase de Morges, Catherine, Moïra, Nina, Delphine, et Cyril, tous âgés de 17 ans et en seconde année d'enseignement bilingue, sont unanimes: si c'était à refaire, ils n'iraient pas un an en Suisse alémanique. «Ces cantons n'ont pas le même système d'enseignement que le nôtre. Je n'aurais pas pris le risque de rentrer en ayant d'importantes lacunes dans certaines branches», souligne Nina, approuvée par tous les autres. La perspective de suivre un enseignement en dialecte alémanique et non en allemand agit également comme un repoussoir. Sans compter, mais le motif ne surgit qu'en troisième position, la mise entre parenthèses d'activités sportives, de loisirs, de contacts noués ici. Le jugement des jeunes est amer, et définitif: «Il s'agit tout simplement de décourager les élèves.» Leurs condisciples de première année envisagent de lancer une pétition: «Si on redouble, que se passera-t-il?» Bonne question; le Service de l'enseignement secondaire n'a pas de réponse, il examinera «au cas par cas».