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© Charlotte Molas

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«Au début tout se passait bien, je ne parlais à personne, on me laissait tranquille...» 

Souffrance, dépression, déscolarisation: le bizutage scolaire a laminé l’existence d’Alice, 13 ans, et de sa mère Gabrielle, qui se sent abandonnée par les autorités. Un exemple poignant qui illustre la collaboration parfois difficile entre parents et directions d’établissements

Voilà plusieurs semaines déjà que Gabrielle* et Alice* ne dorment plus. Mère et fille sont à fleur de peau, à bout de nerfs. Harcelée par ses camarades, Alice, 13 ans, n’a plus mis les pieds à l’école depuis un mois. Désemparée, sa mère frappe à toutes les portes, se démène pour aider sa fille à sortir de la dépression et soigner sa phobie scolaire. Comble de sa colère, le dialogue avec l’établissement vaudois qu’Alice fréquentait est laborieux, la confiance, rompue.

Ils sont bousculés à la récréation, systématiquement moqués, insultés ou mis à l’écart. Pour Alice comme pour 5 à 12% des élèves suisses, l’école s’est transformée en cauchemar. Humiliations, menaces, agressions: elle a tout subi. Pendant des semaines. Et ce n’est pas la première fois. En 2015 déjà, la jeune fille avait demandé à être changée d’établissement après avoir fait les frais d’une rumeur. «Salope», «suceuse de bite»: des mots d’une violence inouïe pour la jeune fille alors âgée de 11 ans qui restera déscolarisée durant près d’un an. Aujourd’hui, ce précédent réapparaît comme un faux pas lancinant. «On m’a fait comprendre que le problème n’était pas à l’école, mais chez moi», résume Alice, silhouette menue et cheveux courts.

Vœu d’anonymat

Un redoublement et une médiation plus tard, Alice a entamé la rentrée 2016 pleine d’espoir dans une autre école. Le vœu d’un anonymat, d’une nouvelle vie. «Au début tout se passait bien, je ne parlais à personne, on me laissait tranquille», souffle la jeune fille qui a encore du mal à évoquer son mal-être. Dans le collège, Alice a même un petit ami, un garçon de 14 ans «qui la comprend». Après les cours, elle dévore les tutoriels de danse coréenne sur YouTube, griffonne ses rêves au fusain. En cours aussi, les voyants sont au vert, sauf en allemand. Tout dégringole en octobre dernier lorsque Alice décide d’arrêter la relation.

Lire aussi: «Avec Facebook, le harcèlement du jeune se poursuit à la maison»

«Il a mal réagi, a menacé de me frapper si je ne lui rendais pas ses affaires», se souvient l’adolescente. Le calvaire recommence alors. A l’école, dans le bus et sur Facebook. Les insultes qui pleuvent, les amis qui se rallient, ces moqueries incisives qui la paralysent. «Chaque jour, je recevais des insultes. A l’école, quand mon ex m’interpellait, je passais tout droit.» Très vite, les symptômes reprennent: maux de tête, angoisses, insomnies, mutilations. «Elle paniquait le matin, devenait agressive avec tout le monde, courrait sans arrêt aux toilettes», témoigne Gabrielle qui revoit le cauchemar se profiler. A trois reprises, Alice alerte la médiatrice scolaire, lui confie ses problèmes, ses peurs. Son ex l’apprend et redouble de méchanceté envers elle.

«Je me sens vide»

Alice encaisse à n'en plus pouvoir. Un beau jour, sa mère la retrouve à demi consciente dans les toilettes, une lourde entaille au bras. La pression de ses camarades, la honte, la peur ont laminé l’adolescente sensible et réservée, qui a tendance à se renfermer sur elle-même. Face à la souffrance endurée, pas de colère ni de souhait de vengeance dans la bouche d’Alice. «Je me sens juste vide», confie celle qui est désormais suivie par un pédopsychiatre.

Mère et fille affirment pourtant avoir tout tenté, interpellé maîtresse de classe, infirmière et doyen. «Ma prof est très compréhensive, elle tente de sensibiliser les élèves, mais ne peut rien faire seule», déplore Alice. Gabrielle qui attendait beaucoup d’une rencontre avec le doyen voit ses espoirs douchés. «Il a proposé à Alice de ne pas venir à l’école les jours où son harceleur était présent pour reprendre pied petit à petit», raconte la mère. Un «non-sens quand on sait que toute l’école est contre elle», assène-t-elle, émue.

«Choquée et soulagée»

Lors d’un autre rendez-vous, le doyen suggère «d’arranger la situation entre adultes». Début décembre, Gabrielle contacte donc le père du jeune garçon. S’ensuit une rencontre un brin «surréaliste». Face à Alice, l’adolescent violent qui la bombardait de messages insultants est un gamin un peu paumé, le nez dans ses baskets, qui s’engage à venir la chercher à l’arrêt de bus et réalise soudain la gravité de ses actes. «Lui aussi n’a pas eu une vie toute simple, c’est un écorché vif», concède Alice, qui sort de l’entretien «choquée et soulagée» à la fois.

Lire aussi: Du théâtre pour prévenir le cyberharcèlement entre jeunes

Malgré ces promesses de bonnes intentions, Alice n’est pas guérie. Impossible d’envisager un retour en classe pour l’instant. «Je me sens motivée durant le week-end, mais le jour même je bloque. J’ai peur de me faire agresser, peur du regard des gens, j’en tremble.» A ses difficultés s’ajoute une «menace» latente. «Le doyen a prévenu que si Alice ne revenait pas en cours, il contacterait le Service de protection de la jeunesse et ce malgré son certificat médical, déplore Gabrielle. Je suis complètement larguée, je ne sais plus quoi faire pour faire juste.» Alice, quant à elle, se sent davantage «coupable que victime».

«Cas limite»

Pour le directeur de l’établissement, le mal-être d’Alice relève de problèmes plus profonds que le seul harcèlement, il dépasse le cadre scolaire pour toucher la vie privée. Un «cas limite». «Alice va mal, sa détresse est perceptible, mais l’émotionnel a pris des proportions démesurées dans cette affaire, déplore-t-il. Nous passons pour des monstres parce que nous analysons la situation avec le recul nécessaire.» A ses yeux, le recours au SPJ ne doit pas être perçu comme une menace, mais comme une aide. «Nous avons l’obligation de signaler un enfant en péril, poursuit-il. Les parents ont parfois de la peine à admettre que les propositions d’aide ne sont pas un jugement de valeur. Il y a la peur de faire surgir d'autres problèmes ou encore d’être mal vus.»

Lire aussi: Les réseaux sociaux, caisses de résonance du harcèlement à l’école

Mère et fille dans l’impasse, dialogue complexe, difficile toutefois de ne pas dresser un constat d’échec. «L’un de nos collaborateurs est en contact quotidien avec cette famille. Malgré tout, nous n’avons pas encore réussi à établir un échange constructif ni à cerner le nœud du problème, reconnaît le directeur. La mère d’Alice n’arrive plus à faire confiance aux professionnels. C’est pourtant toute la cellule familiale qui doit être prise en charge.» Que faire à ce stade? «Il faut à tout prix éviter que la déscolarisation s’éternise en préparant un retour à l’école. Le regard neutre d’un collaborateur social serait bienvenu.»

Prévention accrue

Les cas extrêmes de ce genre, le canton de Vaud met pourtant tout en œuvre pour les éviter. Depuis 2015, le gouvernement a mis en place un plan d’action pour renforcer la prévention, repérer les situations à risque et les désamorcer avant qu’elles ne dégénèrent. La sensibilisation des professionnels de l’école permet entre autres de déconstruire la figure du bouc émissaire ou du souffre-douleur jusqu’alors quelque peu banalisée.

Malgré ces efforts, le harcèlement en milieu scolaire n’a pas diminué dans le canton de Vaud entre 2004 et 2014, contrairement à d’autres formes de violence. En cause notamment: le développement des réseaux sociaux qui accroît l’ampleur et la visibilité du harcèlement. «Pendant plusieurs années, les adultes ont été démunis face à ce phénomène, nous avons perdu du temps sur ce terrain. L’espace numérique prolonge des souffrances subies à l’école ou sur le trajet, et offre une caisse de résonance à la violence», précise le docteur Olivier Duperrex, responsable de l’Unité de promotion de la santé et de prévention en milieu scolaire (PSPS).

«Colère et impuissance»

Pour Gabrielle, ces mesures de prévention se limitent à de belles paroles sur le papier. «On comprend le désarroi des parents qui veulent protéger et soutenir leur enfant, souligne Olivier Duperrex. Souvent, ils ont le sentiment que l’école ne fait rien, parce que la frustration, la colère et l’impuissance prennent le dessus.» Mais dans ces situations extrêmement complexes et souvent multifactorielles, le «il n’y à qu’à, il faut que» ne règle rien.

«Notre objectif est d’éviter une rupture de dialogue, malgré des niveaux d’émotions extrêmement hauts, poursuit le spécialiste. Il est primordial de rappeler les règles strictes à tous les élèves par rapport au harcèlement. Dans les situations les plus graves, un travail de longue haleine doit s’effectuer avec la victime, le harceleur et les témoins pour obtenir une prise de conscience et casser l’engrenage.» Le harcèlement se caractérise en effet par une relation triangulaire où les tiers jouent un rôle clé et peuvent à tout moment basculer d’un camp à l’autre. Bien souvent, les jeunes ne réalisent pas à quel point leurs propos peuvent être destructeurs. «Les choses ne se règlent malheureusement pas du jour au lendemain. S’il y a absentéisme, il faut préparer le retour qui reste délicat.»

«Approche des petits pas»

Pas de solutions miracles donc, mais une «approche des petits pas». Dans ces cas extrêmes, les directions prennent les «moins mauvaises décisions possibles avec les informations disponibles sur le moment» et tentent d’agir dans l’intérêt de la victime. «On a longtemps géré les situations de harcèlement comme des conflits, en écoutant les deux parties puis en les confrontant, précise Olivier Duperrex. On sait aujourd’hui que la victime, souvent paralysée, n’arrive pas à réagir. Lui épargner d’être confrontée à son harceleur peut être bénéfique même si cela peut sembler contre-intuitif.» Si les parents s’estiment insuffisamment soutenus, ils peuvent encore remonter à la direction générale de l’enseignement obligatoire pour solliciter ses bons offices. Les sanctions dures, exclusion ou changement d’établissement, restent très rares.

Echecs scolaires, troubles psychosomatiques, dépression, perte de l’estime de soi, phobie scolaire: les séquelles du harcèlement à long terme peuvent être destructrices. «C’est pourquoi le message adressé aux élèves, aux parents et aux professionnels est d’en parler le plus tôt possible», indique Basile Perret, chef du projet «Harcèlement et violences entre élèves: prévention en milieu scolaire».

«Invisible visibilité»

Comment le repérer? «Une chute brutale des résultats, des absences injustifiées, des angoisses, la recherche d’une présence adulte ou encore l’isolement comptent parmi les signes avant-coureurs», explique-t-il. Mais tout n’est pas simple: «Les actes d’intimidation, en tant que phénomènes de groupe, sont faits pour être vus par les pairs, pas par les adultes. On parle d’invisible visibilité.»

Enseignants, équipes de santé, médiateurs ou encore conseils de direction: les acteurs susceptibles de réagir sont multiples. Pour les sensibiliser et leur fournir des outils d’intervention, des journées pédagogiques autour du harcèlement sont organisées dans les écoles. Dernière en date hier, avec une formation continue sur le (cyber-) harcèlement, organisée conjointement avec l’Unité PSPS et la Haute Ecole pédagogique de Lausanne. Les participants ont pu entendre divers spécialistes et échanger autour de projets mis en place dans des établissements vaudois. Ils continuent ainsi d’améliorer leurs pratiques. Les sessions sont systématiquement complètes, preuve que les besoins existent.

*Noms connus de la rédaction 


Chiffres

Le canton de Vaud a mené l’enquête sur le harcèlement scolaire en ciblant ses manifestations les plus fréquentes: frapper, menacer, ridiculiser, casser des affaires, harceler sexuellement, ignorer ou exclure. En 2004, 27,3% des jeunes sondés disaient avoir subi au moins un de ces six actes au cours des douze derniers mois. Ils étaient 28,2% en 2014.

Prévention

La fondation Non-Violence Project, d’envergure internationale, souhaite diffuser l’application mobile SpeakUp dans les écoles genevoises pour briser la loi du silence. L’outil de prévention permet de signaler des incidents subis ou observés de manière anonyme.

Justice

En septembre dernier lors d’une conférence sur le harcèlement scolaire, l’ex-président du Tribunal des mineurs de Fribourg Michel Lachat déclarait: «C’est un sujet tabou et peu de victimes osent l’évoquer. L’appellation n’existe même pas dans le Code pénal.»

A lire

  • «Harcèlement et cyberharcèlement à l’école», Bertrand Gardette et Jean-Pierre Bellon, ESF Editeurs, 2014.
  • «Marion, 13 ans pour toujours», Nora Fraisse, Editions Calmann-Lévy, 2015.
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