Décédé samedi après-midi, à l'âge de 95 ans, à Lausanne, des suites d'une attaque cérébrale, l'ancien conseiller fédéral et chef du Département des affaires étrangères aura eu une trajectoire politique rectiligne et particulièrement longue. Né à La Chaux-de-Fonds le 6 décembre 1908, à 10 ans, il défile avec sa mère sur l'avenue Léopold-Robert lors de la grève de 1918 et, soixante ans plus tard, le 31 janvier 1978, à 70 ans, il quitte le Conseil fédéral. Son père, Ernest-Paul, instituteur, conseiller national dès 1912, était l'un des leaders socialistes suisses les plus écoutés. En 1929, face à Léon Nicole, il réussira à convaincre ses camarades de participer au Conseil fédéral. Son fils, Pierre, y accédera en 1969, quarante ans plus tard. Une élection incontestée et un score dont rêve tout conseiller fédéral: 188 voix sur 221 valables.

Socialiste des Montagnes neuchâteloises, frotté au pragmatisme local, Pierre Graber aura retenu quelques fortes convictions, en plus de son accent «britchon» qu'il gardera durant sa carrière vaudoise: «Il savait qu'il fallait produire et ses bêtes noires étaient les idéologies et l'absolutisme des communistes», se souvient le journaliste et conseiller national Jacques-Simon Eggly. Licences de droit et de sciences commerciales en poche, après des études à Neuchâtel et Vienne, brevet d'avocat décroché, Pierre Graber s'installera à Lausanne dès 1933 et il y construira toute sa carrière politique.

Conseil communal, Grand Conseil, tout s'enchaîne. C'est à lui que reviendra de recréer le Parti socialiste vaudois après la scission des partisans de la ligne communiste. En 1942, il accède au Conseil national et, en 1946, dans la vague «rouge» qui emporte la municipalité, il est élu syndic de Lausanne. Il dut céder sa place en 1949, mais reprit la tête du Département des finances jusqu'en 1962, lorsqu'il fut élu au Conseil d'Etat vaudois. Là encore aux Finances. Alors qu'il a 61 ans, en 1969, le groupe socialiste, dont il est le président, sur recommandation du conseiller fédéral démissionnaire Willy Spühler, désigne «le grand old man» à la candidature au Conseil national, écrit Pierre du Bois dans le dictionnaire biographique des conseillers fédéraux.

«Durant ses huit ans à la tête des Affaires étrangères, il aura infléchi la diplomatie de la Suisse, jusque-là confinée à la neutralité, aux relations bilatérales et aux bons offices, vers l'engagement dans l'action multilatérale», relève Edouard Brunner, ancien secrétaire d'Etat aux affaires étrangères. La signature de l'accord d'Helsinki, en 1975, au succès duquel la diplomatie helvétique a contribué, engage fortement la Suisse dans l'apaisement des relations Est-Ouest, avec notamment une importance primordiale accordée aux droits de l'homme. Sous l'impulsion de Pierre Graber, la Suisse a signé en 1972 la Convention européenne des droits de l'homme.

Normalisation des relations avec le monde communiste, notamment l'Allemagne de l'Est, installation de l'aide suisse humanitaire, Pierre Graber a également contribué à asseoir l'universalité de la politique étrangère suisse. «C'est lui aussi qui a obtenu du Conseil fédéral le rappel de notre ambassadeur en Espagne lorsque, vers la fin du règne de Franco, des militants basques avaient été exécutés malgré l'émotion soulevée en Europe», rappelle Edouard Brunner. Il aura aussi eu à gérer la crise provoquée par le détournement d'un avion suisse par des activistes palestiniens en Jordanie, en 1970.

Un homme exigeant, d'abord pour lui-même, «mais un homme d'Etat capable de s'intéresser à tous les départements, sans parti pris», rappelle Edouard Brunner. Un homme à l'esprit vif, prêt à l'ironie, même cinglante, ce qui lui vaudra, en 1971, une très mauvaise réélection. Jacques-Simon Eggly, qui l'a bien connu lorsqu'il était secrétaire de la Commission des bons offices pour le Jura, où Pierre Graber siégeait sous la présidence de Max Petitpierre, se souvient d'une intelligence vive, prompte à l'ironie mais qui pouvait parfois passer aussi pour une autosatisfaction un peu méprisante. Fils d'un objecteur de conscience, il se battit contre son parti pour s'opposer aux tentatives de réduction, voire de suppression de l'armée. Avec lui, la diplomatie suisse s'est davantage ouverte au monde et a renforcé son action en faveur du tiers-monde.