#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Dans le village jurassien de Bonfol, rien ne laisse deviner ce qui fut «la plus grande décharge de Suisse», selon les mots de la potière Felicitas Holzgang. Elle a délaissé la préparation de son exposition pour nous faire la visite des lieux avec Gabriella Matefi, une retraitée bâloise installée à Bonfol. Ces deux cyclistes, dans une contrée où la voiture est reine, font partie de la fondation Mémoire, art et forêt, qui vise à faire de l’ancienne décharge un lieu de souvenir et une attraction touristique.

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La potière nous rejoint en danseuse sur son vélo après une petite côte le long de la voie ferrée désaffectée. C’est par cette ligne qu’ont été évacuées les 220 000 tonnes de déchets et de terre contaminée entre 2010 et 2016. Le site est toujours sous la responsabilité de BCI Betrieb, un consortium d’entreprises chimiques bâloises qui y avaient déversé pendant près de deux décennies une centaine de milliers de tonnes de déchets toxiques.

Un grillage interdit l’accès à cette trouée dans la forêt. Il a fallu un coup de fil à Bâle pour que le gardien ouvre les lieux. Jean-Marie Moret est le dernier employé d’un chantier d’assainissement hors norme, qui aura coûté près de 500 millions de francs. Sur le mur de son bureau dans un container préfabriqué, ses anciens collègues posent fièrement sous l’inscription «J’y ai participé». Ce natif de Bonfol se souvient que les gamins du village jouaient sur la décharge alors à ciel ouvert. «Nous récupérions des piles jetées par l’armée», raconte-t-il, rappelant que son employeur n’était pas le seul à avoir pollué Bonfol.

Une solution «exemplaire et avant-gardiste»

A l’époque, personne ne s’émeut du ballet de camions entre Bâle et Bonfol. Le site paraît idéal. L’exploitation de l’argile par l’ancienne usine de céramique qui faisait la fierté du village avait laissé un énorme trou. A une cinquantaine de kilomètres de là, les usines des géants Ciba-Geigy, Roche, Novartis ou Clariant ne savent que faire de leurs résidus chimiques. Avec son fond d’argile étanche, la fosse de Bonfol offrait une solution «exemplaire et avant-gardiste», justifie a posteriori BCI Betrieb, sur son site internet. «Les déchets étaient auparavant déversés dans le Rhin», renchérit Jean-Marie Moret.

La commune de Bonfol ne pipe mot. «Elle touchait 10 francs par tonne de déchets, voire un peu plus lorsque les gens râlaient, relate Felicitas Holzgang. Nous ne savons pas tout. Il y a peut-être eu d’autres versements. Cela a divisé les familles de Bonfol. Il y a comme une mauvaise conscience.» «Les habitants n’ont pas eu à se plaindre de la décharge. A part certains jours quand le vent apportait une mauvaise odeur», se remémore Gabriella Matefi, alors résidente secondaire à Bonfol.

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En 1976, la fosse est pleine. Les déchets sont recouverts d’une couche de terre et d’argile. La forêt reprend progressivement ses droits. Ce n’est que des années plus tard que les fûts se rappellent au mauvais souvenir des habitants. L’ancienne fosse s’est remplie d’eau de pluie, laquelle ruisselle aux alentours. Car la décharge trône sur la ligne de crête entre les eaux du Rhin et du Rhône, menaçant les deux bassins. L’eau du village alsacien de Pfetterhouse, à quelques kilomètres, est contaminée. L’affaire prend une tournure internationale.

«Bombe à retardement»

Le consortium des entreprises bâloises pare au plus pressé. L’eau accumulée dans la fosse est pompée, une station d’épuration installée et l’étanchéité renforcée, le tout pour un coût de 28 millions de francs. Mais les nouvelles autorités jurassiennes – le canton est entré en souveraineté en 1979 – ne l’entendent pas de cette oreille. Elles estiment que ces mesures ne sont qu’un emplâtre sur une jambe de bois et que la «bombe à retardement» de Bonfol doit être définitivement assainie. Il faudra des années de combat homérique pour faire plier la chimie bâloise.

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Cinq ans après la fin des travaux d’assainissement, BCI n’en a pas encore fini avec Bonfol. Le consortium est toujours propriétaire des lieux. Vestige du chantier d’assainissement, un mur en béton long de 220 mètres et haut de 12 mètres barre le paysage. L’ouvrage soutenait la halle hermétique qui couvrait l’équivalent de quatre terrains de football et sous laquelle s’affairait un bras mécanique pour excaver les déchets. Ceux-ci étaient évacués par cinq sorties, qui s’ouvrent aujourd’hui sur la forêt.

Une tour signée Mario Botta

Ce mur, la fondation Mémoire, art et forêt aimerait le préserver. Le célèbre architecte tessinois Mario Botta a imaginé le transformer en promenade surplombant la «nature résiliente». Une tour, haute de 40 mètres, serait adossée au mur. «Il ne s’agit pas d’accuser quiconque, plaide Felicitas Holzgang. Cet assainissement est exemplaire. C’est la première fois que le principe du pollueur-payeur a été appliqué sans reporter le problème sur la génération suivante.»

Mais le projet Botta peine à trouver un financement. La fondation a déposé une autorisation de construire. La procédure a pris du retard et les promoteurs du projet viennent de décrocher un nouveau délai à avril 2022 pour obtenir les 2 millions de francs nécessaires au lancement du chantier. «Les fonds doivent être privés. La commune n’a pas d’argent, surtout depuis la pandémie», prévient Jean-Marie Moret, qui est également conseiller communal.

«Seuls quelques mètres du mur de Berlin ont été conservés.» A l’image de ce retraité attablé à la terrasse du Fédé, le bistrot du village, les habitants sont divisés sur l’opportunité de ce monument. La commune aimerait faire oublier son image de village poubelle. Financée à hauteur de 3 millions de francs par la chimie bâloise, l’association Escale Bonfol veut mieux valoriser les atouts de la commune: ses étangs, ses promenades dans la nature, ses cigognes et peut-être, un jour, son monument signé Mario Botta.

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