C'est la porte d'accès la plus austère, la plus envoûtante aussi. Grimper au sommet de Chasseral par la Combe Grède, au départ de Villeret. Neuf cents mètres de dénivelé pour atteindre le sommet à 1607 mètres, 2 heures 30 d'efforts dans l'impressionnante entaille latérale de la chaîne montagneuse. Une gorge profonde encadrée par deux falaises de 300 mètres, les Cornes. Le sentier raide emprunte des passerelles et des échelles.

Parti avant le lever du jour, le photographe Béat App hâte le pas pour rejoindre l'affût aménagé quelques jours plus tôt. Calé dans l'observatoire, il attend. «Au loin j'aperçois la silhouette fuyante d'un renard. Plus haut, un petit troupeau de chamois. Un pic épeiche vient tambouriner sur un tronc situé juste derrière moi.»

A mi-chemin de la grimpée, le replat du Pré-aux-Auges. L'horizon s'élargit, la lumière est plus dense. La fontaine invite à la pause. On raconte qu'autrefois, une bouteille d'absinthe était à disposition du promeneur. Qui a le choix entre deux destinations: la crête ou les métairies.

Réserve naturelle depuis 1932, la Combe Grède héberge une faune et une flore très riches: chamois, marmottes, grands corbeaux, faucons pèlerins, lièvres, renoncules des Alpes, anémones pulsatiles. Un paradis. «Cette région fascine», constate le garde-faune Eric Balmer dans l'ouvrage Chasseral, roi des sommets jurassiens, évoquant l'ensemble du massif. «Cet engouement ne va pas sans poser quelques problèmes et la pression humaine s'intensifie avec les années.»

Une métairie, un monde

Le massif de Chasseral est parcouru par 400 000 personnes chaque année. Une ruée dans un pays où vivent à peine plus de cent personnes, éparpillées dans une vingtaine de métairies, où on pratique l'élevage, la production de fromage et la petite restauration.

Responsable du développement régional, André Rothenbühler initie, en 1999, un groupe de travail avec des partenaires concernés par le massif et préconise sa gestion globale. Le Parc Chasseral prend forme, sans l'adjectif naturel, pour n'effrayer personne et éviter l'amalgame avec la notion de réserve où tout est interdit. En 2001, le Parc régional Chasseral se dote d'un plan d'aménagement pour ses 100 km2 de pâturages et de forêts. Il est le premier à se structurer ainsi en Suisse. Onze communes se lancent dans l'aventure, elles sont actuellement quatorze. Elles paient 4 francs par habitant. «Ainsi, quatorze communes issues de deux cantons (BE et NE) et de quatre districts œuvrent ensemble. C'est un premier exploit, d'autant plus remarquable qu'y sont associés des acteurs de la nature, de l'agriculture, du tourisme et de l'économie», se réjouit Stéphane Boillat, maire de Saint-Imier. Directeur du parc, Fabien

Vogelsperger est plus nuancé: «On met en avant ce que coûte le parc, mais on ne mesure pas toujours ce qu'il peut produire.»

Forum de débat, le Parc Chasseral multiplie les projets. L'un concerne le grand tétras. Plus précisément, son habitat. Le coq de bruyère a besoin d'espaces forestiers dégagés et tranquilles: le programme d'éclaircissement de forêts trop fermées prendra dix ans.

En collaboration avec l'Office de la conservation de la nature du canton de Neuchâtel, la réintroduction du sabot de Vénus, orchidée disparue au mode de reproduction complexe, doit être le symbole de la qualité environnementale de Chasseral. Avant d'être plantées dans des secteurs protégés et aménagés, la plante doit se développer durant cinq ans en jardin.

Route des goûts

C'est dans le secteur touristique que le parc fournit les premiers signes visibles. Avec un double objectif: canaliser les flots de visiteurs, à pied, à VTT, à cheval et en voiture, et mettre en réseau les métairies, au travers de la route des goûts et des saveurs.

Le Parc Chasseral s'est aussi fixé comme priorité d'orchestrer les transports motorisés. Vers les métairies, avec la pose de panneaux indicateurs et incitateurs plutôt que des interdits, et à travers le massif, par le sommet, de Nods à Saint-Imier. Un casse-tête. La route Nods-Chasseral appartient à un syndicat de propriétaires fonciers. Qui prélève un péage anticonstitutionnel auprès des 30 000 automobilistes qui franchissent chaque année le sommet et se rendent à l'Hôtel Chasseral.

Le canton de Berne exige une solution négociée d'ici à 2007, sans quoi il interdira le péage. Fabien Vogelsperger préconise le renforcement de la desserte du sommet par le bus postal (une ligne régulière a été réintroduite). La solution pourrait consister à maintenir l'accès automobile au sommet, à transformer le péage (qui rapporte 130 000 francs l'an) en taxe de parc et à réguler le trafic le week-end, pour éviter le stationnement anarchique et les bouchons.

Béat App, «Chasseral, roi des sommets jurassiens», (270 photos), éditions Gassmann et Pro Jura, 2001, http://www.beat-app.ch/chasseral.