1959: avec douze ans d’avance sur les citoyens suisses, les Vaudois accordent le droit de vote et d’éligibilité aux femmes. J’avais alors 17 ans. La majorité politique était encore fixée à 20 ans. C’est dire que je ne me sentais pas vraiment concernée, d’autant moins que je préparais la première partie de l’examen de maturité fédérale et que cela laissait peu de temps pour des préoccupations annexes. Et puis, j’avais la chance d’avoir des parents très larges d’idées qui soutenaient pleinement mes projets d’étudier le droit.

Douze ans d’exercice du droit de vote et d’éligibilité des femmes n’ayant pas conduit le canton de Vaud au bord de l’anarchie ni de la débâcle, son expérience fédéraliste rassurante a certainement contribué au succès fédéral de 1971 commémoré aujourd’hui.

Les études de droit me permirent d’aborder la notion de droits politiques avec une certaine objectivité. Dès lors, la réflexion allait primer le sentiment: la transformation de l’Etat gendarme – essentiellement responsable de l’armée et de la police – en Etat providence – chargé de toutes sortes de tâches sociales – rendait logique l’accès des femmes aux droits politiques. En outre, la dernière guerre avait mis en évidence la capacité des femmes à gérer toutes les catégories d’affaires. Certes, des pionnières s’étaient battues pour acquérir ces droits politiques, mais la réalité même justifiait ce résultat. Et puis, des femmes accédaient depuis plusieurs années aux études supérieures, commençaient à exercer différentes professions, les familles devenaient moins nombreuses, le ménage était allégé par des découvertes technologiques, tout concourait à favoriser une émancipation croissante des femmes. L’accès aux droits politiques marquait une étape.

Très vite, cependant, quatre dangers me sont apparus, qui menaçaient – et menacent toujours – la liberté et l’égalité citoyennes. Il s’agit de la récupération et de l’utilisation des femmes par les partis politiques et des partis politiques par certaines femmes, de la dérive sentimentale, du totalitarisme utilitaire et de l’égalitarisme primaire.

Les partis politiques ont d’emblée compris l’avantage qu’ils peuvent tirer des candidatures féminines; c’est à qui mettra le plus de femmes sur ses listes. Par chance pour les élus masculins, il y a ainsi des sièges supplémentaires à gagner et puis les candidates ne sont généralement pas très nombreuses. Mais il faut aussi reconnaître que celles qui se sont lancées, dans tous les partis, ont fait preuve de courage, parfois couronné de succès. Bientôt conscientes de cette récupération partisane, des femmes ont commencé à exiger des listes femmes et des quotas: un mal répond à un mal.

On dit les femmes plus sentimentales que les hommes. Il faut donc jouer sur cette corde pour attirer les femmes dans les partis à fibre prétendument sociale. Il n’est pas exclu que l’entrée des femmes en politique ait incité des partis – même inconsciemment – à pratiquer une politique de moins en moins rationnelle et à favoriser la dérive sentimentale.

Afin d’assurer l’élection de femmes, la mode s’est développée de prétendre que «toutes les femmes» pensent ceci, veulent cela. Bref! Le terrorisme intellectuel se développe allègrement, menaçant la liberté d’opinion. Qui ne «vote pas femme» trahit la «cause des femmes».

Enfin, l’égalitarisme, déviance arithmétique de l’égalité, a conduit aux mesures incitatives (argent payé aux universités pour qu’elles nomment des femmes, quotas de nomination, passe-droit d’examens professionnels), négation de la valeur de la personne comme telle, réduite à son sexe.

Des dangers semblables ont toujours existé car ils sont liés à une conception de la politique en tant que pouvoir plutôt que service à la communauté, mais ils ont été mis en évidence depuis l’accès des femmes aux droits politiques. Puisqu’on les connaît, ne pourrait-on chercher éventuellement à les éviter? Ce serait un vrai projet démocratique pour les citoyens, femmes et hommes.