L’adresse de Dick Marty à la tribune du parlement (lire ci-dessous) l’a rappelé. L’élection d’hier a aussi été l’occasion d’une prise de conscience de la nécessité de renouer les liens entre la Berne fédérale et la Suisse italienne. Malaisée: le Tessin ne s’y est pas particulièrement bien pris pour faire valoir ses droits, et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas trouvé un écho très percutant. Mais réelle: la question de la représentation italophone, estiment ­plusieurs observateurs dont, ci-dessous, Urs Altermatt, est désormais inscrite à l’agenda fédéral.

Elle figure aussi à l’agenda politique cantonal. Luigi Pedrazzini, candidat vite écarté à la candidature démocrate-chrétienne, appelle sur le site du quotidien La Regione à créer, au sein d’un des dicastères de l’administration can­tonale, une unité vouée à organiser les relations extérieures du canton. Vers Berne et vers la Lombardie et le Piémont. Dans la liste des problèmes que cette unité devrait examiner, le conseiller d’Etat mentionne notamment la faible représentation italophone dans l’administration et les régies fédérales. Et la nécessité de repenser la présence politique du canton à Berne dans un contexte où, la protection des minorités s’affaiblissant, elle ne va plus de soi.

«C’est un problème, abonde le président de l’Office cantonal du tourisme et du Festival de Locarno, Marco Solari, qui touche aussi la Suisse romande: avec la montée en puissance d’une génération dont les références sont plus économiques que politiques, la nécessité de préserver les équilibres linguistiques et culturels de ce pays est perçue avec moins d’acuité. Cela signifie qu’il faut faire un effort pour imposer cette préservation.» Pour le Tessin, poursuit-il, cela implique de mieux valoriser son capital économique et culturel – d’où la nécessité d’ouverture sur l’économie de l’Italie du Nord et, plus largement, sur le monde. Et de se préparer politiquement, en formant des candidats intéressés et crédibles.

Car personne ne nie que la montée au créneau du canton était un peu improvisée: «Fulvio Pelli, qui aurait eu des chances de l’emporter, n’était pas candidat, Luigi Pedrazzini s’est manifesté à l’échéance du délai fixé par le PDC pour présenter une candidature, Dick Marty ne pouvait pas compter sur le soutien de son parti…» résume Matteo Caratti, directeur de La Regione. Il s’agissait donc plutôt d’une affirmation symbolique, pour le dire avec le politologue Oscar Mazzoleni. Intervenue, qui plus est, dans de fort mauvaises conditions politiques: le Tessin a plus de chances de décrocher un siège alémanique que romand. Et l’affrontement entre PDC et PLR qui a marqué cette élection était particulièrement désarmant pour le canton. «C’est un des rares cas où ces deux partis rivalisent au coude-à-coude pour la première place. Cela alimente un fort antagonisme, qui fait écho à celui qui sévissait sur la scène fédérale.»

Pas le bon moment, donc. Pas la bonne manière non plus. «Une représentation au Conseil fédéral se prépare sur le long terme. Ce travail manquait», estime toujours Oscar Mazzoleni. Cela pourrait changer: le monde politique, relève Matteo Caratti, prend conscience de la nécessité de ce travail à plus long terme. Mais il n’est pas unanime. Une forte minorité, regroupée autour de la Lega dei Ticinesi, alimente activement un isolationnisme dont elle a fait une rente politique. Dimanche, ainsi, Il Mattino della Domenica, l’hebdomadaire gratuit du patron de la Lega, Giuliano Bignasca, titrait en une, photo de cercueil à l’appui «Meglio morti che Marty» (plutôt morts que Marty)…

Savoir qui gagnera, de l’ambition de mieux participer au concert fédéral ou du repli victimaire, reste donc, aujourd’hui comme hier, une question ouverte.

De nombreux facteurs compliquent la donne: Marco Solari dénonce une forme de provincialisme, amplifié par la douceur du climat (pourquoi s’exiler dans ces conditions?) et par la caisse de résonance fournie par un marché médiatique pléthorique.

Oscar Mazzoleni signale une évolution de la fonction de la langue dans la politique suisse. Jusqu’ici marque d’appartenance, elle se limite, pour certains, à une compétence. Il ne s’agit plus avant tout de placer à Berne des personnes qui représentent les cultures formant la Confédération, mais des personnes disposant de la possibilité linguistique de communiquer avec le plus grand nombre. Une évolution dont les Tessinois, si souvent trilingues, pourraient profiter. Mais qui, pour le moment, les pénalise.

Tout le monde s’accorde toutefois sur un point: le frémissement ressenti à l’occasion de l’élection de mercredi venait de loin. Il pourrait donc aussi mener loin.