VAUD

Dans les dédales de la mémoire

Plongée dans le bunker des Archives cantonales vaudoises.

Objets inanimés avez-vous donc une âme? Pour Gilbert Coutaz, qui dirige depuis douze ans les Archives cantonales vaudoises, la réponse à la question du poète va de soi. «Ce ne sont pas des masses inertes, plaide-t-il en désignant un rayonnage couvert de dossiers. Je vis ici avec des gens, des gens qui sortent de nos recherches.» Comme Ferdinand Lecomte, un chancelier qui régna durant le dernier quart du XIXe siècle sur le Château cantonal tandis qu'y défilaient les conseillers d'Etat. «Un personnage parmi d'autres qui m'est devenu familier», assure le conservateur, dérangé en pleins préparatifs. Ce samedi, la maison, comme celles de tout le pays, ouvre ses portes pour la 3e Journée suisse des archives.

Quêtes existentielles

Mais l'émotion, la vie, ce ne sont pas seulement des éminences ressuscitées à partir de vieux papiers. Ce sont aussi les hommes et les femmes en chair et en os qui viennent ici dans un but très personnel. On recherche un jugement de divorce, en paternité, un testament, un acte de faillite. Défilent alors dans les longs couloirs du bunker de Chavannes-près-Renens des héritiers à la poursuite de leur héritage, des voisins se battant pour une servitude, des conjoints qui se déchirent, des enfants adoptifs à la recherche de leurs parents naturels. «Certains courent toute leur vie après une vérité qu'on leur a cachée. J'en ai vu pleurer lorsqu'on a retrouvé la pièce décisive.»

Pas moins du quart des usagers de l'institution sont engagés dans une quête existentielle de ce type. Cela s'explique. Les archives prennent en charge des documents toujours plus récents, pour soulager des services administratifs engorgés. «Au service de chacun», le thème de la journée 2007, est donc parfaitement justifié. Mais l'utilité des archives est beaucoup plus large.

Contre-pouvoir

«Nous avons ici la mémoire officielle du canton, certes, explique Gilbert Coutaz. Mais aussi la mémoire des Vaudois.» A travers 2000 fonds privés, de ceux de Gilles à ceux du POP, de la Croix-Bleue au Réarmement moral. Et bientôt aux collections de photos d'Edipresse. «Qui à part nous peut faire revivre les Câbleries de Cossonay?» Il y a aussi les bonnes familles, qui paient parfois pour la conservation de leur histoire.

«Toute cette mémoire-là est fondamentale, s'exclame celui que Jean-Pascal Delamuraz avait engagé comme premier archiviste professionnel de la Ville de Lausanne. C'est une forme de contre-pouvoir. Nous voudrions rendre les citoyens conscients de leur coresponsabilité dans ce travail de sauvegarde.»

La création des Archives vaudoises remonte à 1798. Leur récupération auprès des Bernois, l'année même de la révolution, consacrait la nouvelle indépendance. Longtemps, elles avaient fait partie du secret d'Etat, ne servant qu'au pouvoir. Le siècle des Lumières les a ouvertes à la dimension historique et patrimoniale qui prédomine aujourd'hui. La plupart des visiteurs de la paisible salle de travail se penchent sur leur généalogie ou l'histoire cadastrale de leur commune.

Ces archives n'ont pas toujours été bien logées. Jusqu'en 1955, elles s'empilaient dans le beffroi de la cathédrale. Mais, depuis vingt ans, elles ont leur palais de béton, dû à l'Atelier Cube, dressé en bordure du campus universitaire. Le bâtiment est déjà trop petit. L'an dernier, les députés ont voté 2 millions de francs pour une première étape de «densification». Au fil de la visite, on nous montre avec fierté les rayonnages mobiles qui offrent aux vieux grimoires leur bras métalliques et glacés. Près de 40 kilomètres de métrage linéaire, comme on dit dans le jargon.

Le seul habilité à détruire

«L'administration doit tout nous laisser», explique Gilbert Coutaz, le seul homme dans le canton qui a le droit de faire le tri. Le bon archiviste n'est-il pas celui qui sait détruire? Bon an mal an, 2,3 km de documents sont anéantis. Mais que garder? L'archiviste vaudois embrasse les siècles. Le plus vieux document qu'il possède date de 964 -le fameux testament de la reine Berthe porte même l'année 961, mais c'est un faux- et la mission qu'il se donne est de «conserver pour les dix siècles à venir».

Or notre temps vit en plein paradoxe. Jamais nous n'avons disposé d'autant d'informations et jamais la question de leur pérennité ne s'est posée en termes aussi brûlants. L'informatisation pose aux conservateurs du monde entier des problèmes loin d'être résolus. Faire migrer les documents sur des supports numériques certes, mais combien de temps ceux-ci seront-ils utilisables et avec quel risque de créer de nouvelles tours de Babel? «Si la civilisation égyptienne peut encore se lire aujourd'hui, c'est parce qu'elle a assuré son immortalité par de bons supports, pose Gilbert Coutaz. Nous, nous avons perdu la moitié de la conquête de la Lune, qui était sur bandes analogiques.»

Les bonnes questions

Il fait 18 degrés dans le sous-sol des archives. On longe une infinité d'onglets de notaires, la plus grosse masse de documents réfrigérés ici, avant de pénétrer dans le bunker, le saint des saints, la «mémoire incompressible et intangible du canton». Comprenez l'état civil et le registre foncier. 5000 cartes anciennes constituent la grande fierté des archivistes vaudois. Mais certaines tombent en lambeaux. Il faudrait 6 millions de francs pour numériser ce panthéon de papier. Ces dernières années, quelques enquêtes retentissantes ont secoué la vie paisible à la rue de la Mouline. Le rôle de la Suisse dans la Seconde Guerre mondiale, le tampon «J» dans l'administration cantonale, la stérilisation des handicapés. «Nous ne pouvons pas savoir aujourd'hui ce qui sera intéressant dans cinquante ans, conclut Gilbert Coutaz. Mais une chose est sûre: ce sont moins de nouvelles masses d'archives qui font avancer la recherche que de nouvelles questions. Mon grand regret serait, quand je fais le tri, de ne pas avoir posé les bonnes questions.»

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