Il y a du renard, chez Dédé. Il savait bien, jeudi, que son intronisation comme maire de Genève lui vaudrait une volée d'articles dans la presse, pas forcément à son avantage. Alors mercredi, au dernier moment, il a bouleversé le plan des journalistes. En les convoquant à 15 heures pile dans son Kremlin à lui, le Centre sportif des Vernets. «On est content de les voir si nombreux, hein, Me Assaël?», a-t-il lâché en tapant du coude dans les côtes de son avocat.

L'histoire réécrite

Inculpé d'abus d'autorité le 23 mai pour avoir fait sauter des amendes d'ordre qui lui avaient été infligées, le magistrat communiste a donc réussi à entamer sa conférence de presse impromptue avec un large sourire sous sa moustache opaline. Une nouvelle fois, il a démontré sa capacité à réécrire l'histoire à son avantage. «Quand j'ai proposé à mes collègues du Conseil administratif de prendre à ma charge mes frais d'avocat, ils ont dit: chouette!» Depuis une semaine, la question nourrissait la polémique. «Et j'ai constaté que ça se retournait contre ma personne.»

Ce même mercredi, André Hédiger a dû reconnaître que le petit monde sur lequel il règne depuis 19 ans s'est passablement réduit à la suite de cette affaire. Désormais, son autorité se résume pour l'essentiel au domaine sportif. «Pour être tranquille, j'ai moi-même proposé que mon suppléant, Pierre Muller, reprenne le corps des agents de Ville jusqu'à la fin de la procédure pénale», a prétendu l'élu lors de sa séance d'autoréhabilitation.

Fier de lui

André Hédiger, 65 ans, n'est décidément pas un politicien comme les autres. A lui, les Genevois pardonnent tout, et il en tire orgueil. «J'ai reçu des e-mails, des lettres de soutien d'élus et de citoyens de tous bords et de divers milieux sociaux qui sont avec moi», clame-t-il, preuves à l'appui.

Alors, Dédé n'hésite pas à l'affirmer: «Je suis fier de ma personne.» Et il brandit son bilan d'activités: le Centre sportif de la Queue d'Arve, celui du Bois-des-Frères, la piscine de Varembé, le Tennis club du Drizia, ou encore le stade de Richemont. Mais, dans le document qui énumère ses réalisations, point de trace du Casino, ni du Stade de la Praille.

Pas étonnant, puisqu'il s'agit des deux grandes faillites qui valent à André Hédiger une solide réputation d'incompétence dans la gestion de son département. Car ces deux affaires ont coûté des millions à la collectivité.

Le village genevois

Avec le scandale des amendes effacées, renforcé par le mensonge auquel le magistrat a d'abord recouru pour se défendre, les Genevois auraient toutes les raisons d'en vouloir, une bonne fois pour toutes, à Dédé. Mais non, à nouveau, André Hédiger parvient à se redresser au bord du gouffre.

D'où tire-t-il cette capacité à se remettre en selle? Dédé incarne le village genevois, où l'on a longtemps pratiqué la redistribution des richesses par des circuits inavouables. Au fil de son long règne, l'élu du Parti du travail s'est affirmé comme un champion du service rendu. Rares sont les Genevois qui, d'une manière ou d'une autre, ne lui sont pas redevables.

Ainsi, cet expert en clientélisme s'est battu contre le canton pour conserver sous sa tutelle le plus grand corps professionnel de sapeurs-pompiers de Suisse. Choyés à l'image des sportifs, les hommes du feu lui ont témoigné leur reconnaissance, dit-on, en votant pour lui.

Le roi des petits services

Son électorat, le communiste ne l'a pas seulement trouvé dans la Genève populaire ou parmi les fonctionnaires gratifiés. Il a aussi su s'attirer des voix bourgeoises en rafraîchissant, par exemple des courts de tennis dans un beau quartier.

«Il est toujours prêt à rendre service, s'émerveille un PDC du parlement municipal. C'est un expert dans l'usage de l'arrosoir à subventions.» Au Département des sports et de la sécurité, il se consacre volontiers à la recherche d'un emploi pour une connaissance en difficulté. Récemment, un de ses gestes a fait jaser: le conseiller municipal Alain Comte, technicien en télécommunications, était sans emploi, il s'est retrouvé «responsable des terrasses du domaine public».

La légende prolétarienne

«André Hédiger, il fait de la politique à l'ancienne, décrit une élue socialiste. Il est bonasse, paternaliste. Il s'occupe d'enjeux locaux, il connaît tout le monde. Dans son département, il saupoudre pour arranger les choses.»

Rien d'étonnant: André Hédiger semble tout droit sorti de la légende prolétarienne. Fils d'une Alsacienne et d'un Argovien né à Genève, il a vécu jusqu'à l'âge de 14 ans à Paris. Ouvrier métallurgiste à Sécheron, il entre à 20 ans au Parti du travail. La voie royale est ouverte: le syndicat, le parlement communal, et enfin en 1987, l'élection à l'exécutif de la Ville, où il remplace Roger Dafflon. «Soigne les sportifs!», lui aurait glissé cette figure communiste en lui remettant les clés du département qu'il occupait depuis dix-sept ans. «La Sécurité et les sports» seront restés trente-sept ans aux mains du PdT...

A la longue, l'usure du pouvoir se fait sentir. Le titi genevois n'emballe plus aussi facilement ses administrés que par le passé. Certains commencent à railler le Dédé, jusqu'au Centre sportif des Vernets, où il aime se montrer. Un retraité de l'administration fédérale surveille du coin de l'œil sa petite fille qui s'initie à la natation. Ses mots sont durs: «Hédiger? Il a la grosse tête. Il s'est cru tout permis pendant des années. Il a toujours une petite combine pour se mettre en avant. Faire le bien avec l'argent des autres, c'est facile!»

André Hédiger garde le sourire pour sauver les apparences. Mais lui-même l'a compris: il est grand temps de partir. En 2007, il ne se représentera pas.